Le regard allemand

avec Jonathan Boff, Professeur d’histoire militaire, université de Birmingham

La vraie Première Guerre mondiale · Épisode 03 · 30:04

Servants d’une mitrailleuse allemande en position avancée sur le front de l’Ouest (IWM Q23709)
Servants d’une mitrailleuse allemande en position avancée sur le front de l’Ouest (IWM Q23709)
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Comment les Allemands ont-ils vécu le front de l’Ouest ?

L’histoire comparée a approfondi notre compréhension de la Première Guerre mondiale. Le professeur Jonathan Boff observe le front de l’Ouest du point de vue allemand, jetant un éclairage nouveau sur la guerre enlisée dans les tranchées et sur l’effondrement final de l’Allemagne en 1918.

L’essentiel

  1. 01L’histoire comparée montre que le front de l’Ouest paraît très différent vu du côté allemand des barbelés.
  2. 02Les commandants allemands étaient confrontés à leurs propres contraintes et dilemmes dans cette guerre enlisée dans les tranchées.
  3. 03Le point de vue allemand aide à expliquer l’effondrement soudain de 1918.

Extrait de la transcription

3:40
Jonathan Boff

Eh bien, en fait, quand on regarde les carnets de Rupprecht et les échanges qu’il a avec ses supérieurs comme avec ses subordonnés, ce qui devient très vite évident, c’est que cette image idéalisée de cette machine militaire très sophistiquée présente des failles à presque tous les niveaux.

3:40
Jonathan Boff

Tout au long, assurément, de toute la première moitié de la guerre, les Français sont l’ennemi principal, pas les Britanniques. … il n’a pas aussi peur des Britanniques que des Français, parce qu’il ne pense pas que leurs généraux soient aussi bons dans l’ensemble.

19:06
Jonathan Boff

Le point sur lequel j’ai un avis assez tranché, c’est que, sans comprendre le fait que les Allemands déclinent en même temps que les Alliés s’améliorent, on ne peut toujours pas vraiment comprendre ces issues sur le champ de bataille.

26:18
Jonathan Boff

Mais parmi les soldats de première ligne, ils n’ont pas abandonné. Pour moi, le moment décisif survient quand on annonce à l’armée, début octobre 1918, que le Kaiser a demandé la paix.

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5 171 mots · 22 min de lecture
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Musique: Je Te Veux d’Erik Satie (piano et voix)

Michael Baker

Bon retour dans Unknown Warriors, avec moi, Michael Baker. L’une des tendances nettes de l’historiographie émergente de la Première Guerre mondiale est l’orientation vers l’histoire transnationale, qui examine non seulement la façon dont une nation a été touchée par la guerre, mais aussi la façon dont d’autres nations l’ont été, et, tout aussi important, la façon dont elles ont influé les unes sur les autres. Sans surprise, le tableau peut commencer à paraître assez différent vu sous cet angle. C’est particulièrement vrai du front de l’Ouest, où la plupart d’entre nous sont habitués à un point de vue étroitement britannique. Je me suis entretenu avec le Dr Jonathan Boff, maître de conférences en histoire moderne à l’université de Birmingham. Deux de ses livres méritent ici une attention particulière. Le premier, publié en 2012, s’intitulait Winning and Losing on the Western Front. L’autre est paru en 2018 et s’intitulait Haig’s Enemy, Crown Prince Rupprecht and Germany’s War on the Western Front. Rupprecht a passé toute la guerre comme commandant supérieur sur le front de l’Ouest. À partir d’août 1916, il était à la tête de quatre armées allemandes, comptant au total quelque 700 000 hommes. J’ai commencé par demander à Jonathan ce qui l’avait amené à aborder le sujet à travers des yeux allemands.

Jonathan Boff

En particulier en ce qui concerne l’histoire militaire opérationnelle, on a tendance à présumer que l’expérience du Corps expéditionnaire britannique peut être considérée isolément, en vase clos. Et cela, pour moi, sonnait tout simplement faux. Par définition, une guerre implique deux camps. Donc, en particulier au cours de la dernière génération, il y a eu une réaction contre les débats assez anciens et, je pense, assez éculés sur la question de savoir si Haig était un bon général ou non, qui avaient en quelque sorte accaparé l’historiographie pendant les deux ou trois générations précédentes. Et toute une série de très bons historiens sont retournés dans les archives, relativement récemment ouvertes, ont dépouillé les documents et en ont tiré cette idée que l’armée britannique sur le front de l’Ouest n’avait été ni une bande d’idiots ni des lions menés par des ânes, mais qu’elle avait en fait réussi, compte tenu des défis auxquels elle était confrontée, une remarquable transformation d’elle-même en très peu de temps, de l’armée de 1914 à ce qu’elle est en 1918, à savoir cette force combattante hautement professionnelle et hautement compétente. Mais, la Première Guerre mondiale étant la Première Guerre mondiale, l’ampleur du conflit étant telle, l’ampleur de la simple masse de documents qu’il faut dépouiller en tant qu’historien fait que, le temps d’avoir fait cela pour les Britanniques, il ne vous reste plus énormément de temps ni d’énergie pour aller jeter un œil du côté des Français, auprès desquels les Britanniques apprenaient aussi, et encore moins du côté des Allemands. Donc ce que je voulais faire avec mes deux livres, mais en particulier avec Haig’s Enemy, c’était essayer de regarder la guerre d’un point de vue allemand, trouver un Allemand suffisamment impliqué pour qu’on puisse se faire une idée de ce à quoi ressemblait la guerre à travers des yeux allemands, et pas seulement à travers des yeux britanniques.

Michael Baker

Alors, quelle différence cela fait-il pour notre compréhension des événements sur le front de l’Ouest ?

Jonathan Boff

Eh bien, je pense qu’il y a toute une série de mythes différents que l’on peut commencer à remettre en question, voire à démonter. Le premier concerne l’armée allemande elle-même. La perception que l’on a généralement de l’armée allemande dans la première moitié du 20e siècle, pas seulement pendant la Première Guerre mondiale mais aussi pendant la Seconde, c’est que c’est un instrument tactique très affûté, bien affûté. Elle est très douée pour livrer ses batailles, globalement. Qu’elle est très méritocratique, qu’elle a une structure de commandement très souple, toutes ces choses-là. Eh bien, en fait, quand on regarde les carnets de Rupprecht et les échanges qu’il a avec ses supérieurs comme avec ses subordonnés, ce qui devient très vite évident, c’est que cette image idéalisée de cette machine militaire très sophistiquée présente des failles à presque tous les niveaux. Que le système de commandement est loin d’être aussi souple qu’il le semblait. Il y avait toutes sortes de coteries et de luttes intestines qui entravaient les opérations. Et que, dans bien des cas, les faiblesses de l’armée allemande ont contribué à ses propres défaites. C’était donc un mythe que j’espère avoir au moins écorné avec Haig’s Enemy. Je pense que deux ou trois autres ont à voir avec ce que je disais plus tôt sur l’anglocentrisme d’une grande partie de l’historiographie antérieure, à savoir qu’en fait, quand on regarde la guerre à travers les yeux de Rupprecht, eh bien, franchement, il passe beaucoup plus de temps à s’inquiéter des Français que des Britanniques. Tout au long, assurément, de toute la première moitié de la guerre, les Français sont l’ennemi principal, pas les Britanniques. Et même dans la seconde moitié de la guerre, quand la contribution britannique s’est considérablement accrue, on a néanmoins le sentiment qu’il n’a pas aussi peur des Britanniques que des Français, parce qu’il ne pense pas que leurs généraux soient aussi bons dans l’ensemble.

Michael Baker

Donc des événements et des actions qui occupent une grande place dans la perspective britannique n’auront pas forcément la même importance pour les Allemands.

Jonathan Boff

Oui, donc, pour vous donner juste un exemple, le premier jour de la troisième bataille d’Ypres, Passchendaele, le 31 juillet 1917, qui, dans les récits britanniques, est vu comme cette sorte de grande attaque culminante, ce qu’elle était, vous savez, c’était un gros effort des Britanniques. Donc les Allemands, ou pour Rupprecht en tout cas, il remarque à peine que ça s’est produit. Les défenses allemandes, selon lui, ont parfaitement géré la situation par elles-mêmes, n’ont eu besoin d’aucun renfort, d’aucune aide de qui que ce soit. C’est un peu un non-événement du point de vue allemand. Alors, à mesure que la bataille se poursuit, cette situation commence à changer, et elle devient effectivement plus sérieuse, pour ainsi dire. Mais néanmoins, ce premier jour est un très bon exemple de ce dont vous parlez exactement.

Michael Baker

Les Allemands disposaient d’un avantage important sur le front de l’Ouest. Ils combattaient pour défendre des territoires de Belgique et de France qu’ils avaient occupés tôt dans la guerre. Par conséquent, une fois les réseaux de tranchées établis, ils se sont retranchés et consolidés, construisant une défense en profondeur. À l’inverse, les Alliés ont été contraints à l’offensive, en espérant toujours repousser les occupants. Dans quelle mesure, me suis-je demandé, d’après leurs propres archives, les Allemands avaient-ils bien mis en œuvre leur tactique défensive ?

Jonathan Boff

Eh bien, je pense qu’il faut dire : assez bien pendant la majeure partie de la guerre. Si on la découpe année par année, en 1915, l’Entente, les Français et les Britanniques, ne peut vraiment pas faire grand-chose de significatif pour entamer les défenses allemandes. Non pas parce que les défenses allemandes sont parfaites, elles ne le sont pas, elles évoluent continuellement pour devenir plus solides et meilleures. Mais à chaque fois, à chaque bataille livrée, on a le sentiment que les Allemands en tirent un peu plus d’enseignements que l’Entente, et que, par conséquent, leurs défenses se renforcent en fait, relativement, tout au long de 1915. En 1916, la situation commence à changer. Verdun, évidemment, une tentative ratée des Allemands pour reprendre l’initiative stratégique sur le front de l’Ouest. La bataille de la Somme, là encore, facilement contenue du point de vue allemand pendant les premiers jours, les premières semaines. Mais à mesure qu’elle se poursuit, et que l’Entente parvient à mobiliser toutes les ressources nécessaires à la guerre industrielle moderne, et que les Allemands commencent à en sentir le poids, eh bien, on sent que cela commence à exercer une certaine pression sur les Allemands. 1917, à certains égards, est un peu un pas en arrière du point de vue de l’Entente. Les premiers échecs, en particulier celui de l’armée française au Chemin des Dames en mai 1917, sont manifestement très douloureux. Et puis la troisième bataille d’Ypres ne parvient jamais à soumettre les Allemands à la même pression que l’avait fait la bataille de la Somme. La bataille de Cambrai, en novembre et début décembre 1917, marque à certains égards une sorte de tournant, parce que c’est là que les Alliés commencent à mettre au point les tactiques interarmes qu’ils utiliseront ensuite en 1918, finalement, avec beaucoup d’efficacité. Mais le succès de l’Entente, des Britanniques, en matière d’innovation, tel qu’il s’est manifesté le premier jour de la bataille de Cambrai, est en quelque sorte compromis par le fait qu’ils commettent un grand nombre des mêmes erreurs dans les jours qui suivent, puis par le fait que les Allemands mènent une contre-attaque très réussie, que l’on a tendance à oublier dans le récit britannique, début décembre 1917. 1918 marque un changement radical dans l’intensité de la guerre, à tous égards. La décision de Ludendorff et Hindenburg, les commandants allemands, d’essayer de gagner la guerre par une offensive majeure au printemps 1918, en utilisant les forces libérées par l’effondrement de la Russie à l’est, échoue évidemment, et elle finit par affaiblir la position allemande au point que l’Entente, de juillet à novembre 1918, est en mesure de commencer à écraser les défenses allemandes comme un rouleau compresseur, dans l’autre sens. Il y a donc un échec final des défenses allemandes, évidemment, à l’été et à l’automne 1918, qui résulte en partie de faiblesses internes allemandes, et en partie de l’usure, du simple poids de la guerre, je pense, à ce stade, du nombre de pertes qu’ils ont subies.

Michael Baker

De toutes ces campagnes sur le front de l’Ouest, c’est la Somme qui a eu tendance à retenir le plus l’attention britannique, et surtout pour les raisons les plus négatives. Il est donc surprenant d’apprendre que, de leur côté, les Allemands ont eu le sentiment que l’offensive alliée, sur une grande partie de leur front, avait submergé leurs défenses. Et, de fait, dans l’ensemble, la Somme peut aujourd’hui être considérée comme un tournant bien plus important de la lutte qu’on ne l’a reconnu jusqu’ici.

Jonathan Boff

Peu importe comment on mesure le succès ou l’échec sur le champ de bataille de la Première Guerre mondiale, il existe toutes sortes de mesures imparfaites, le terrain gagné, les pertes relatives, que sais-je, mais quelle que soit celle que l’on choisit, l’Entente ne s’en sort pas très bien, et elle n’a certainement pas obtenu ce qu’elle voulait obtenir avec l’offensive de la Somme, à savoir une défaite majeure de l’armée allemande. Je pense cependant qu’il est possible d’y voir certaines, et seulement certaines, des racines de l’issue finale de la guerre. Et je dis cela parce que je pense qu’à un niveau assez profond, stratégique et conceptuel, elle montre aux Allemands que ce n’est pas une guerre qui sera gagnée uniquement par le brio tactique ou en étant, homme pour homme, de meilleurs soldats que l’ennemi. Que d’autres facteurs entrent en jeu dans ce genre de guerre, une guerre d’usure, qui exige la mobilisation totale de toutes les ressources de votre pays. Et une fois que les Allemands comprennent que c’est ce genre de guerre, on voit très mal comment ils pourraient bien la gagner, étant donné la prépondérance économique, industrielle, démographique, toutes ces différentes formes de puissance qui sont du côté de l’Entente et, bien sûr, des États-Unis d’Amérique. Alors, on pourrait dire, et c’est d’ailleurs ce que je dirais, que les Allemands auraient bel et bien dû s’en rendre compte un peu plus tôt, et qu’ils auraient pu épargner à tout le monde énormément d’ennuis et de chagrin. Mais ils ne l’ont pas fait. Mais la Somme commence à le leur faire comprendre. Et on a vraiment le sentiment que le haut commandement allemand en particulier est ébranlé par l’intensité des combats, pas le 1er juillet 1916, mais par la capacité de l’Entente à revenir à la charge encore et encore, en particulier en septembre, en octobre, et même jusqu’en novembre 1916, quand le temps s’est considérablement dégradé. On a cette sorte d’impression de, vous savez, quand est-ce que ça va enfin s’arrêter, à mesure que cela use de plus en plus les réserves allemandes et l’armée allemande. Et cette tension se manifeste de manière très visible. Par exemple, en août 1916, l’éviction de Falkenhayn, le chef d’état-major général, et son remplacement par Ludendorff et Hindenburg, et la façon dont Ludendorff et Hindenburg ont essayé de remobiliser la nation allemande.

Michael Baker

Certains historiens qui ont étudié les archives allemandes ont suggéré que l’Entente avait perdu tout effet de surprise sur la Somme en raison de la négligence de ses communications, et même d’aveux de prisonniers de guerre capturés par les Allemands. Y avait-il du vrai là-dedans ?

Jonathan Boff

Il était si difficile, et il fallait tant de ressources, pour préparer l’une de ces offensives que l’ennemi aurait dû être sourd, muet et aveugle pour ne pas se rendre compte, la plupart du temps, que quelque chose se préparait. Alors, à mesure que la guerre avance, l’Entente devient plus habile à dissimuler ces préparatifs. C’est indéniable. En 1916, sur la Somme, par exemple, ou même en 1917, pendant la majeure partie de 1917, l’idée est que la seule façon de faire traverser le no man’s land à votre infanterie et de la faire entrer dans les tranchées ennemies, c’est de tout pilonner à outrance pendant des jours et des jours d’affilée, ce qui, bien sûr, rend absolument évident pour tous les intéressés qu’une attaque se prépare. Ce que fait Cambrai, avec l’introduction de ce qu’on appelle le tir d’artillerie sans réglage préalable, c’est qu’il rend de nouveau possible la surprise. On peut donc remplacer ces bombardements d’artillerie très longs, lents et évidents par des tirs d’artillerie courts, brutaux, très guidés par le renseignement, qui peuvent coïncider avec votre attaque plutôt que la précéder. À ce propos, il convient de mentionner que la quantité même de matériel, je veux dire, littéralement des trains et des trains et des trains entiers d’obus d’artillerie nécessaires pour des bombardements comme celui qui a précédé la Somme, serait à elle seule impossible à cacher, même si les canons n’avaient jamais tiré un seul coup.

Michael Baker

L’artillerie, et les pièces lourdes en particulier, semble assurément avoir été un domaine dans lequel les Allemands ont constamment eu le sentiment d’être désavantagés par rapport à leurs ennemis. Dans quelle mesure ce désavantage était-il réel, et comment a-t-il affecté la capacité de combat des Allemands ?

Jonathan Boff

Je pense qu’il est juste de dire qu’ils avaient globalement le sentiment d’être en situation d’infériorité matérielle. L’artillerie lourde en était assurément un aspect, ainsi que les obus pour l’artillerie lourde, mais cela s’étendait aussi aux avions, aux chars, à tout le bataclan de la guerre. Ils avaient le sentiment d’en avoir moins que l’ennemi. Dans quelle mesure cela s’est-il traduit par des problèmes de moral ? Eh bien, c’est assez difficile, franchement, à reconstituer. Il y a une réserve qu’il faut faire avec tout cela, bien sûr, c’est que tout le monde pense toujours ne pas avoir assez de matériel, et on peut trouver tout autant de généraux britanniques qui se plaignent d’un manque d’artillerie lourde à divers moments de la guerre. Donc, vous savez, je pense qu’il faut au moins les replacer dans le contexte des missions qui étaient requises. Vous savez, les Allemands n’avaient pas besoin d’autant d’obus que les Alliés en 1916 et 1917, parce qu’ils étaient sur la défensive et qu’ils avaient une tâche plus facile.

Michael Baker

Vu du point de vue de Rupprecht, il est clair qu’à coup sûr à partir de la Somme, quand chaque division allemande perdait un tiers de son infanterie à chacun de ses passages en première ligne, les Allemands avaient un problème d’effectifs de plus en plus préoccupant, qui ne pouvait qu’empirer à mesure que la guerre s’éternisait.

Jonathan Boff

Les populations réunies de l’Autriche, de la Hongrie et de l’Allemagne sont nettement inférieures à celles de la Grande-Bretagne, de la France, de la Russie et des États-Unis réunis. Les Allemands ne peuvent donc pas se permettre de perdre des hommes à un rythme qui approche, de près ou de loin, celui des Alliés. Et par conséquent, même s’ils ont tendance à perdre moins d’hommes que les Alliés au cours de la guerre, ils commencent bel et bien à en manquer, comme vous le dites, à partir de la fin de la bataille de la Somme. Alors, ce que je veux dire par manquer d’hommes, ce n’est pas nécessairement qu’il ne restait plus d’hommes, mais de plus en plus que la qualité des hommes disponibles se détériorait. Et ce que cela veut dire, c’est que cela a plusieurs effets. Tout d’abord, le moral général de la troupe commence à en souffrir, ou devient plus fragile. Deuxièmement, cela signifie que le commandement et le contrôle, qui, dans un monde idéal, étant donné le mauvais état des communications sur le champ de bataille de la Première Guerre mondiale, seraient délégués aussi loin que possible, il devient plus difficile pour les hauts commandants d’avoir en leurs hommes la confiance qui leur permet de le faire. On a donc tendance à voir une sorte d’arthrite rampante gagner tout le dispositif de commandement, avec une centralisation croissante, ce qui rend l’armée plus prévisible pour son ennemi et beaucoup moins souple, aussi bien en attaque qu’en défense. Alexander Watson a écrit un excellent livre dans lequel il va en fait plus loin encore et dit que la baisse de la qualité et du moral du soldat allemand, ainsi que la baisse des effectifs, font que les petits groupes, qui, à mesure que la guerre avance, occupent de plus en plus des trous d’obus dans le no man’s land plutôt que des lignes de tranchées continues, sont plus isolés d’un commandement et d’un contrôle efficaces. Il y a moins de sous-officiers et d’officiers autour pour garder un œil sur eux et, par conséquent, à coup sûr en 1918, il devient beaucoup plus facile pour ces groupes isolés de lever le drapeau blanc quand ils sont attaqués que cela ne l’avait été plus tôt dans la guerre, quand ils étaient sous un contrôle plus efficace et que les hommes eux-mêmes étaient plus motivés. Donc, vous savez, comme tout ce qui touche aux guerres et à l’histoire militaire, tout est lié, mais cela a des effets à de multiples niveaux. Dans l’ensemble des forces armées, sans parler, évidemment, de l’impact que cela a ensuite sur l’industrie, à mesure qu’on y ratisse les meilleurs hommes pour les envoyer au front.

Michael Baker

Le repli allemand, début février 1917, sur la ligne Hindenburg, un front plus solide et plus court à défendre, a sans aucun doute été un signe de la pression qui pesait sur leurs effectifs.

Jonathan Boff

L’objectif était double, triple peut-être. Le premier était de désorganiser l’Entente. En raison de tous les préparatifs nécessaires à une offensive, ils ne voulaient pas rester aux mêmes endroits que ceux où ils avaient fini par se trouver en 1916, parce qu’il serait trop facile, pensaient-ils, pour les Alliés de lancer une offensive à partir de là. C’est le premier point. Le deuxième point, c’est précisément le vôtre, à savoir que raccourcir la ligne leur permet de réduire les effectifs nécessaires pour tenir cette ligne, leur donne davantage de réserves, leur donne plus de souplesse. Et le troisième point, c’est que cela est en soi un symptôme de la façon dont les Allemands ont été durement secoués par la bataille de la Somme. Ils ont compris qu’ils ne peuvent pas tenir bon et livrer ce genre de bataille sans disposer de meilleures fortifications, de véritables réserves, de toutes sortes de choses qu’ils espèrent créer en se repliant sur la ligne Hindenburg.

Michael Baker

Le consensus actuel sur la victoire alliée sur le front de l’Ouest veut qu’au terme d’un processus coûteux sur quatre ans, la fameuse « courbe d’apprentissage », ils se soient suffisamment améliorés en tant que force combattante pour vaincre les Allemands en 1918. Le point de vue allemand offre une lecture légèrement différente, suggérant que ce résultat a dû autant à la dégradation de l’armée allemande au fil du temps qu’à l’amélioration des Britanniques et des Français.

Jonathan Boff

Ce qui est frappant, et c’est quelque chose qui, je l’espère, ressortait fortement dans mon premier livre sur la victoire et la défaite sur le front de l’Ouest, c’est que si l’on se tourne vers la fin de la guerre en s’attendant à voir un niveau de performance militaire uniformément élevé dans l’ensemble du Corps expéditionnaire britannique, on est déçu. Parce que ce n’est tout simplement pas comme ça. C’est beaucoup plus inégal. Pour chaque unité qui a compris comment mener la guerre moderne façon 1918, il y en a une autre qui patauge encore et qui pourrait aussi bien être encore en 1916, dans une certaine mesure. Donc s’il y a des courbes d’apprentissage, ce ne sont pas des courbes d’apprentissage uniques, uniformes et cohérentes. Le tableau est plus compliqué que cela. Mais, cela dit, l’effet d’ensemble de l’armée britannique, on ne peut pas y échapper, est nettement plus positif qu’il ne l’avait été en 1916 ou 1917. Donc, dans une certaine mesure, l’idée de la courbe d’apprentissage doit être vraie, malgré toutes les réserves que j’essaie d’y apporter. Le point sur lequel j’ai un avis assez tranché, c’est que, sans comprendre le fait que les Allemands déclinent en même temps que les Alliés s’améliorent, on ne peut toujours pas vraiment comprendre ces issues sur le champ de bataille.

Michael Baker

Cela dit, Jonathan est assez critique à l’égard du haut commandement allemand, et pas seulement sous ses chefs de guerre, Falkenhayn, Hindenburg et Ludendorff, mais aussi dans sa planification au cours des années qui ont précédé 1914.

Jonathan Boff

Oui, je pense qu’il présente des failles à presque tous les niveaux. Commençons simplement par le plus important. C’était une guerre qui n’aurait jamais dû être menée. Le premier et le plus grave échec stratégique de l’armée allemande se produit avant même que la guerre ne commence, et c’est quand l’armée dit en pratique : le problème politique auquel l’Allemagne est confrontée, celui de l’encerclement, c’est ainsi qu’ils le voyaient, par la France et la Russie en particulier, peut être résolu par des moyens militaires, et le plan Schlieffen est la solution, avec l’armée allemande pour instrument.

Michael Baker

Le plan Schlieffen, élaboré pour la première fois en 1905, prévoyait une offensive éclair allemande qui vaincrait la France à l’ouest avant que la Russie n’ait effectivement mobilisé à l’est. Ce plan était, pour l’essentiel, celui qu’ont utilisé les Allemands en 1914.

Jonathan Boff

D’emblée, cela fait naître la perspective d’une guerre rapide et victorieuse qui réglera la question allemande, du point de vue de Berlin. Or, je ne pense pas que c’était vrai à l’époque. Je pense que s’ils y avaient réfléchi très sérieusement, ils se seraient rendu compte que ce n’était pas vrai. Même s’ils pensaient que c’était vrai, ils n’ont pas su élaborer un véritable plan intégré sur la façon dont tout cela allait fonctionner, si bien qu’on ne réfléchit pas du tout à ce que serait le règlement politique de la France après cette victoire militaire. Bien plus proche du plan Bush-Cheney pour l’invasion de l’Irak en 2003. Et s’il est bien beau de dire : d’abord, attrapez votre lièvre, il faut quand même avoir une idée de ce que vous allez faire de ce lièvre une fois que vous l’aurez attrapé. Donc, sur le plan stratégique, ils partent sur de mauvaises bases, et ensuite ils ne sont honnêtes ni avec eux-mêmes ni avec les responsables politiques sur la situation, à presque aucun moment du reste de la guerre. Parce que même si l’on admet que le plan Schlieffen aurait pu fonctionner, eh bien, une fois la bataille de la Marne perdue, il était clair que c’était arrivé, et que toute perspective de cette victoire rapide et décisive sur un front, qui leur aurait ensuite permis de se concentrer contre les Russes, avait échoué. Donc ils prennent constamment les mauvaises décisions stratégiques. Et cela vaut jusqu’à l’offensive allemande du printemps, en mars 1918, qui est, je pense, tout aussi mal conçue. Ou alors, c’est un pari. Un pari qui a échoué. Et puis, à l’automne 1918, ils ont mal jugé leurs propres forces, ils ont mal jugé les forces ennemies, puis ils se mettent à mentir sur ce qui est sur le point de se produire. Il faut rejeter la faute sur le front intérieur plutôt que sur les soldats, ce qui a des conséquences épouvantables pour l’histoire allemande, et il n’est pas nécessaire d’en savoir long sur l’histoire allemande pour le comprendre.

Michael Baker

Ce défaut conceptuel des planificateurs militaires allemands avait ses racines dans une culture allemande plus largement militarisée.

Jonathan Boff

Ironiquement, étant donné que Clausewitz était prussien, ils oublient que la guerre est la continuation de la politique par d’autres moyens, pour reprendre sa formule, et donc qu’il faut toujours garder un œil sur les conséquences politiques probables de ses actions militaires, et avoir un plan politique pour étayer le plan militaire. On a donc une défaillance de l’articulation entre le civil et le militaire, si vous voulez, ce qui pose problème. Et puis le second est quelque chose qu’Isabel Hull a mis en évidence dans son livre, Absolute Destruction, à savoir une tendance naturelle, au sein de l’armée allemande, à ce qu’elle appelle l’extrémisme militaire. L’idée étant que, parce que l’Allemagne, depuis l’époque de Frédéric le Grand, voire avant, est habituée à l’idée de devoir gagner vite, dans des guerres courtes et vives, kurz und vives selon l’expression de Frédéric le Grand, la culture de l’armée allemande est conçue pour instaurer ce principe : se battre durement, se battre vite, se battre salement s’il le faut, mais faire en sorte de gagner en peu de temps, parce que l’Allemagne ne peut pas survivre à une longue guerre avec des ennemis de tous les côtés. Ce que fait valoir Isabel Hull, c’est que cela crée ensuite une culture, en particulier au sein de l’armée allemande, qui dit : ôtez les gants si nécessaire. Et même, non seulement ôtez les gants, mais intensifiez, intensifiez la violence que vous déployez. Si vous rencontrez une opposition, eh bien, soyez impitoyable pour l’exterminer.

Michael Baker

On a vu quelque chose de cette brutalité impitoyable lorsque l’armée allemande a déferlé sur la Belgique et la France en août 1914. Les atrocités de l’ennemi étaient souvent exagérées par l’autre camp, mais nous savons aujourd’hui que celles qui ont été commises contre des civils belges et français au début de la guerre étaient bien réelles.

Jonathan Boff

Il existe un livre très intéressant de John Horne et Alan Kramer intitulé German Atrocities of 1914, qui les documente en détail. Je crois que, selon leur estimation, plus de 6 000 civils français et belges ont été assassinés par des soldats allemands. Et ce qui se passe, c’est que l’armée allemande de 1914 essaie d’éviter les problèmes qu’elle estimait avoir connus pendant la guerre franco-prussienne de 1870-1871, quand il y avait eu un grand nombre de ce qu’ils considéraient comme des civils français qui canardaient leurs soldats. Bien sûr, une partie de cela relève de la confusion et simplement des frictions de la guerre, mais une partie est tout à fait délibérée, et il s’agit précisément de dire : nous ne tolérerons aucune forme d’opposition civile à la progression de nos armées. Et donc ils essaient d’intimider d’emblée les populations belges et françaises. Or, il se trouve que la guerre se stabilise d’une manière complètement différente, bien sûr, et on se retrouve avec cette zone dépeuplée de part et d’autre du front de l’Ouest, qui s’étend sur 20 miles en arrière, ou quelle que soit la distance. Donc, en fait, le niveau d’interaction entre la population civile et les armées diminue par conséquent pendant la majeure partie de la guerre. En conséquence, le nombre d’atrocités diminue lui aussi.

Michael Baker

Enfin, je me suis demandé à quel moment les Allemands du front de l’Ouest pensaient avoir perdu.

Jonathan Boff

Je pense que cela dépend de qui l’on parle. Il y a des gens qui commencent à voir dès 1916 qu’ils sont en difficulté. Rupprecht en fait partie certains jours, mais il a des hauts et des bas. Il y a aussi des jours, même jusqu’en avril 1918, mars, avril 1918. Ce n’est vraiment que lorsqu’il comprend que ce grand pari des offensives du printemps a échoué qu’il réalise alors que nous allons finalement, sans aucun doute possible, perdre cette guerre. Mais de même, il y en a d’autres qui pensent pouvoir tenir beaucoup plus longtemps. Je pense que Ludendorff s’en rend plus ou moins compte vers août 1918, mais ne l’admet vraiment qu’en octobre. Les soldats pris individuellement, eh bien, c’est, vous savez, une question assez controversée dans l’historiographie. Beaucoup de gens ont beaucoup écrit sur la question de savoir quand et si l’armée allemande connaît un effondrement du moral en 1918. Mon propre avis, c’est qu’assurément parmi les soldats de première ligne, il tient en fait remarquablement bien, compte tenu des circonstances. Il y a des problèmes dans les zones arrière, cela ne fait aucun doute. Mais parmi les soldats de première ligne, ils n’ont pas abandonné. Pour moi, le moment décisif survient quand on annonce à l’armée, début octobre 1918, que le Kaiser a demandé la paix. À partir de ce moment-là, à l’exception de quelques hommes très courageux qui sont prêts à continuer à se battre pour permettre à leurs camarades de s’échapper, à partir de là, je pense qu’on voit le moral chuter assez brutalement. Mais c’est étonnamment tardif, compte tenu de la situation d’ensemble. En partie, bien sûr, parce qu’il y avait beaucoup de censure, on ne disait pas la vérité aux gens. L’armée ne disait assurément pas la vérité au Reichstag, par exemple. Le Kaiser n’était ni l’homme qu’il fallait ni en position de tenir tête à l’armée à ce sujet et d’exiger de meilleures réponses que celles qu’on lui donnait. Mais, là encore, il y a des ménagères à Vienne ou à Munich qui, dès le début de 1918, se rendent compte que la situation est si mauvaise qu’elles sont incapables de nourrir leur famille et que, dans cette mesure, le gouvernement faillit à sa mission numéro un telle qu’elles la conçoivent.

Michael Baker

Et les soldats au front étaient-ils au courant de cette situation au pays ?

Jonathan Boff

Oui. Il y a donc une boucle de rétroaction. Il est très difficile de démêler exactement qui perd espoir et quand.

Michael Baker

Je me suis entretenu avec le Dr Jonathan Boff, maître de conférences en histoire moderne à l’université de Birmingham. Si vous voulez en savoir plus sur les travaux de Jonathan ou sur des sujets connexes, veuillez suivre les liens sur mon site www.unknownwarriorspod.co.uk Dans le prochain épisode d’Unknown Warriors, je me pencherai sur certaines des questions éthiques soulevées par la Première Guerre mondiale et sur la façon dont des lignes rouges établies à l’échelle internationale avant la guerre ont été rapidement balayées à mesure que le conflit progressait. J’espère que vous me rejoindrez à nouveau.

Musique: Je Te Veux de Satie

La narration de Michael Baker est en italique. Cette transcription a été générée automatiquement à partir de l’audio et peut contenir des erreurs. Cet article a été traduit de l’anglais.

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