Alors que nous nous prélassons sous les canicules à répétition qui frappent l’Europe cet été (ou que nous cherchons à nous en abriter), je pense à un été plus ancien – plus précisément, juillet 1914, que les historiens appellent aujourd’hui la « crise de Juillet », car c’est au cours de ce mois que furent prises dans les chancelleries européennes les décisions fatidiques qui conduisirent au déclenchement de la Première Guerre mondiale. Ce mois de juillet fut apparemment marqué, dans toute l’Europe, par un temps idéal pour pique-niquer, ce qui ajoute à l’immense ironie, apparue seulement avec le recul, d’un conflit meurtrier qui ne fut certainement pas le pique-nique que certains imaginaient à ses débuts. De fait, « l’été 1914 » est devenu une métaphore de la naïveté d’une génération qui s’apprêtait à marcher « en somnambule » vers la catastrophe. Au cours des 111 années qui ont suivi, les historiens se sont tourmentés sur la question de savoir comment et pourquoi cette guerre désastreuse avait éclaté. Le règlement de Versailles de 1919, qui imposa un nouvel ordre mondial sur les ruines de l’ancien, désigna expressément l’Allemagne comme responsable du déclenchement de tout cela, et exigea d’elle en conséquence d’énormes réparations – ce qui scandalisa les Allemands et fournit au parti nazi en pleine ascension d’abondantes munitions pour sa rhétorique de la « victimisation ». Cette clause de « culpabilité de guerre » a été au cœur du débat sur les origines de la Première Guerre mondiale, et aujourd’hui encore des chercheurs (dont beaucoup, ce qui n’est peut-être pas surprenant, sont allemands) se succèdent soit pour la condamner comme une lecture erronée de l’histoire, soit (souvent en s’appuyant exactement sur les mêmes sources) pour reprocher à l’Allemagne un excès de bellicisme et de militarisme en 1914 et avant. Fait intéressant, au lendemain immédiat de Versailles, le ministère allemand des Affaires étrangères prit soin de publier des documents d’archives qui donnaient l’impression que la diplomatie allemande jusqu’en 1914 avait été éminemment, eh bien, diplomatique – c’est-à-dire modérée et raisonnable. Cela eut un certain effet, car dans les années 1930, les historiens, ne souhaitant sans doute pas envenimer un sujet si douloureux pour les Allemands, répartirent plus équitablement les responsabilités entre les capitales européennes. Mais en 1961, l’historien allemand Fritz Fischer lança un pavé dans la mare en affirmant, pour l’essentiel, que l’Allemagne avait bien été la principale instigatrice de l’entrée en guerre du continent en 1914. Fischer avait eu accès à de nouvelles archives et avait réinterprété les anciennes. Sa thèse explosive relança de plus belle tout le jeu des accusations, au moins un historien allemand allant jusqu’à dénoncer Fischer comme un « traître ». Aujourd’hui, avec la disparition de nombreux chercheurs de l’ancienne génération, allemands en particulier, la question est beaucoup moins passionnée, notamment parce que la Seconde Guerre mondiale a eu lieu depuis et que peu de gens contestent que ce conflit fut provoqué par le régime nazi allemand. Le consensus actuel sur 1914 semble plus proche de celui des années 1930, avec une approche plus équilibrée qui fait porter une part de responsabilité à tous les principaux protagonistes – même si certains récits s’accordent à dire que l’Allemagne et l’Autriche-Hongrie portent une responsabilité plus lourde que les autres. Dans l’ensemble, les historiens s’attachent désormais au comment plutôt qu’au pourquoi pour tenter d’expliquer ce qui s’est passé en ce chaud mois de juillet 1914 qui mena à une guerre mondiale. Sommes-nous dans un scénario semblable en cet été 2025, avec les agresseurs russes en Ukraine, de dangereuses tensions au Moyen-Orient et des bruits de bottes chinois dans le Pacifique qui laissent penser que nous sommes au bord d’une troisième guerre mondiale ? Qui peut le dire ? L’histoire ne se répète jamais, même si elle peut peut-être rimer avec le passé ou lui faire écho. Mais si la prochaine guerre mondiale éclate bel et bien en août, « l’été 2025 » pourrait bien devenir la nouvelle formule ironique à la mode – à ceci près qu’elle marquerait cette fois non pas notre naïveté (nous ne sommes que trop conscients des dangers aujourd’hui) mais plutôt notre stupidité inconsidérée.
Si vous pensez tout savoir de la Première et de la Seconde Guerre mondiale, il est temps de revoir vos certitudes.

Michael Baker est un historien formé à Oxford, scénariste primé et créateur du podcast Unknown Warriors. À propos de Michael




