Franchir la ligne rouge

avec Diana Preston, Autrice et historienne

La vraie Première Guerre mondiale · Épisode 04 · 29:03

Soldats britanniques aveuglés par des gaz lacrymogènes, conduits vers un poste de secours, 1918 (IWM Q11586)
Soldats britanniques aveuglés par des gaz lacrymogènes, conduits vers un poste de secours, 1918 (IWM Q11586)
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Comment la Première Guerre mondiale a-t-elle enfreint les règles de la guerre ?

Avant 1914, des règles internationales avaient été établies pour encadrer la conduite de la guerre. Diana Preston explique comment, en 1915, chaque camp a rapidement franchi des lignes rouges essentielles, et comment, en six semaines seulement, le monde a changé à jamais.

L’essentiel

  1. 01Avant 1914, des règles internationales avaient été adoptées pour encadrer la conduite de la guerre.
  2. 02En 1915, tous les camps ont rapidement franchi des lignes rouges essentielles pour obtenir un avantage militaire.
  3. 03En six semaines, cette année-là, la nature de la guerre moderne a changé pour toujours.

Extrait de la transcription

5:58
Diana Preston

L’une des choses qui m’ont frappée en écrivant A Higher Form of Killing, c’est la façon dont le rythme des changements technologiques a très vite dépassé les cadres juridiques existants.

10:59
Diana Preston

À mesure que cette course s’accélérait, plus de 60 types de gaz différents ont en fait été testés pendant la Première Guerre mondiale. Et tout cela, bien sûr, aux termes des conventions que tout le monde avait signées, était totalement illégal.

21:05
Diana Preston

Je pense que l’échec à poursuivre correctement les criminels de guerre à la fin de la guerre, aussi difficile que cela aurait été, a bel et bien eu des conséquences qui ne sont pas passées inaperçues. Après tout, quand on arrive dans l’entre-deux-guerres, on a Hitler qui fait des remarques sur le génocide arménien, en disant : eh bien, qui se souvient des Arméniens aujourd’hui ?

25:19
Diana Preston

Si l’on est commandant de sous-marin et qu’on ordonne le tir d’une torpille, on a probablement déjà plongé et on s’est éloigné au moment où le navire sombre et où des gens se noient dans l’eau. On ne voit pas les effets de ce qui se passe.

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4 967 mots · 22 min de lecture
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Musique: Je Te Veux d’Erik Satie (piano et voix)

Michael Baker

Bon retour dans Unknown Warriors, avec moi, Michael Baker. Nous mesurons aujourd’hui beaucoup plus clairement à quel point la Première Guerre mondiale a changé la donne dans tant de domaines. Mais un aspect de ce conflit dont on parle peu, sans doute éclipsé par les monstruosités de la Seconde Guerre mondiale, c’est sa dimension éthique et juridique. Car, comme à bien d’autres égards, le premier conflit mondial a aussi transformé, on pourrait même dire foulé aux pieds, les normes internationales admises de la guerre. Des limites éthiques ont été franchies, et des crimes de guerre jusque-là inimaginables ont été perpétrés. Diana Preston a abordé ce sujet dans son livre récent, A Higher Form of Killing, sous-titré Six Weeks in World War One That Forever Changed the Nature of Warfare. J’ai d’abord demandé à Diana s’il y avait eu, au niveau international, un quelconque débat sur l’éthique de la guerre dans les années précédant la Première Guerre mondiale.

Diana Preston

Je pense qu’il est intéressant de regarder quelle était la conception dominante de la guerre à mesure qu’on avance dans le 19e siècle, quand, bien sûr, on se trouve dans une période de profonds changements technologiques. Et ce que l’on voit se produire, c’est une préoccupation croissante au sujet de la nature de la guerre, des ravages causés par la guerre. C’est la période qui suit la bataille de Solferino. On voit des initiatives pour mettre sur pied l’organisation qui allait devenir la Croix-Rouge. On voit les mouvements pour la paix prendre de l’ampleur. On commence à voir un désir général, je pense, de trouver une meilleure façon de définir un cadre pour régir la guerre, si elle venait à éclater, ou même de mettre au point des systèmes pour empêcher la guerre d’éclater, tout simplement. Et le catalyseur est venu, en réalité, avec les conventions de La Haye.

Michael Baker

Les conventions de La Haye de 1899 et de 1907 ont été les premières déclarations internationales officielles à traiter de la conduite de la guerre. Elles s’inspiraient largement d’un code promulgué par le président Abraham Lincoln pendant la guerre de Sécession. La guerre des Boers, avec le tollé suscité par les camps de concentration britanniques, avait mis en lumière la difficulté de distinguer les combattants des civils. Les deux conférences de La Haye ont donc débattu des lois de la guerre, des crimes de guerre et du désarmement, et ont tenté, sans succès, de mettre en place une cour d’arbitrage contraignante pour régler les différends internationaux.

Diana Preston

Les conférences de La Haye traduisaient une volonté, au niveau international, d’imposer une sorte de cadre à la guerre, si elle venait à éclater. Mais, et c’est très important, elles se sont aussi penchées sur la façon dont on pourrait réellement empêcher la guerre de se produire tout court. On constate donc à cette période, ce qui est peut-être ironique quand on voit ce qui est sur le point de s’abattre sur le monde en 1914, mais on constate qu’on met beaucoup l’accent sur l’arbitrage, s’il y a deux camps opposés, pour empêcher que les hostilités n’éclatent. Mais lors des conférences, on a aussi parlé de ce qui était admissible en matière de guerre. Par exemple, il n’était pas admissible d’attaquer un autre pays sans avertissement. Il fallait donner un préavis en bonne et due forme. Elles ont produit des déclarations sur, par exemple, l’emploi des gaz asphyxiants. Je veux dire, c’est quelque chose qui avait en fait préoccupé les êtres humains depuis l’Antiquité classique. Pouvait-on utiliser des substances nocives à la guerre ? Était-ce jamais moralement justifié ? Et les conférences de La Haye ont tranché en disant : non, en aucune circonstance on ne pouvait faire cela. Les conférences de La Haye se sont aussi penchées sur la situation au regard d’une nouvelle technologie, l’attaque depuis les airs, le bombardement aérien, en la rattachant au fait qu’il était en réalité inadmissible d’attaquer des civils. On ne pouvait pas bombarder des civils sans discrimination depuis les airs. Mais en gros, l’idée des conférences était, je pense, de rendre certains types d’armes inacceptables, et assurément de rendre inacceptables les attaques sans discrimination contre des civils, et surtout d’empêcher la guerre de se produire tout court.

Michael Baker

Alors, comment les gouvernements ont-ils réagi aux conférences de La Haye ?

Diana Preston

La plupart des participants ont effectivement signé. Il y avait beaucoup de cynisme à ce sujet. Je veux dire, on peut regarder des gens du côté britannique, comme l’amiral Jackie Fisher, qui y a participé, et son point de vue était que, vous savez, parler de guerre civilisée, c’étaient des balivernes. Il disait : si la guerre éclatait, je ferai, vous savez, tout ce que je peux pour mener la guerre à une conclusion rapide, avec la victoire de mon côté. Il pensait que tout cela n’était que des sottises. Et le Kaiser, lui aussi, était extrêmement hostile aux principes qui sous-tendaient les conventions de La Haye. Il disait : je vais suivre, je vais participer à cette farce, je vais danser cette valse, mais je vais garder la main fermement posée sur mon poignard. Il y avait donc beaucoup d’adhésion de pure forme.

Michael Baker

Fait significatif, en 1908, en pleine accélération de la course aux armements anglo-allemande, lors d’une conférence navale tenue à Londres, la Grande-Bretagne comme les États-Unis n’ont pas ratifié de nouvelles règles qui renforçaient les interdits imposés aux marines, comme celui de couler des navires marchands sans avertissement. Mais aucune de ces réunions d’avant-guerre n’aurait pu prévoir le genre de changements technologiques rapides dans la conduite de la guerre qui allaient arriver à toute allure lorsque la Première Guerre mondiale a éclaté.

Diana Preston

L’une des choses qui m’ont frappée en écrivant A Higher Form of Killing, c’est la façon dont le rythme des changements technologiques a très vite dépassé les cadres juridiques existants. Et bien sûr, ces nouvelles technologies, à mesure qu’elles se développaient, ont reçu un coup de pouce supplémentaire du fait de la nécessité de faire avancer les choses pendant la Première Guerre mondiale. On les voyait comme la solution à un problème, en particulier si l’on regarde les buts de guerre du haut commandement allemand. Parce que la Première Guerre mondiale n’était pas censée s’éterniser en guerre d’usure, comme, bien sûr, nous savons tous que ce fut le cas. Elle était censée se terminer très vite, parce que les armées allemandes, menant, je suppose qu’on l’appellerait aujourd’hui, un Blitzkrieg, allaient percer à travers la Belgique jusqu’en France et mettre fin à la guerre très rapidement. Tous les objectifs seraient atteints de façon rapide et brutale. Mais bien sûr, quand cela ne s’est pas produit, quand on voit les choses s’enliser, quand on voit l’avancée allemande être contenue à Mons et sur la Marne et lors de la première bataille d’Ypres, on a une ligne de tranchées qui s’étend sur 450 miles jusqu’à la côte de la Manche, les deux camps enlisés. Il est devenu primordial de trouver un moyen de débloquer la situation. Et c’est à cette période qu’on voit, en Allemagne en particulier, des gens commencer à se tourner vers les nouvelles technologies pour apporter une solution, pour commencer à faire bouger les choses.

Michael Baker

Le général Erich von Falkenhayn, chef d’état-major général allemand à partir de septembre 1914, a activement cherché de nouvelles armes susceptibles de briser l’impasse sur le front de l’Ouest. Il s’est tourné vers l’industrie chimique allemande, de tout premier plan, et en particulier vers Fritz Haber, alors âgé de 46 ans, futur lauréat du prix Nobel de chimie et à l’époque directeur du prestigieux Institut Kaiser-Wilhelm de Berlin.

Diana Preston

Haber s’était déjà distingué avant la Première Guerre mondiale par ses travaux sur la synthèse de l’ammoniac pour produire des engrais azotés, ce qui a fait une énorme différence dans la capacité de l’Allemagne à produire elle-même sa nourriture. Quand la Première Guerre mondiale a éclaté, l’idée a commencé à circuler qu’on pourrait peut-être faire quelque chose avec des gaz asphyxiants. Haber s’y est mis et s’est assez vite arrêté sur l’idée d’utiliser le chlore, et il l’a fait si rapidement qu’au printemps 1915, il était prêt à ce que le gaz soit déployé lors de la première attaque, où tout le monde a attendu de voir quel en serait l’effet.

Michael Baker

Comment Haber a-t-il cherché à justifier l’emploi des gaz toxiques, un tabou de longue date de la guerre, expressément interdit par les conventions de La Haye ?

Diana Preston

Haber a manifestement eu du mal, d’une certaine façon, à concilier cela dans son propre esprit avant de se lancer dans la tâche, et on le voit aussi dans les conseils qu’il donnait aux jeunes scientifiques qu’il souhaitait recruter dans son équipe. Et l’argument qu’il employait avec eux, et qui est, je pense, l’argument dont il s’est lui-même convaincu, c’était que ce serait si dévastateur psychologiquement pour l’ennemi, et si écrasant, cela provoquerait une telle peur et une telle panique, qu’en fait cela rendrait l’adversaire tout à fait incapable de combattre. Ils s’effondreraient tout simplement, refuseraient de continuer. Cela mettrait rapidement fin à la guerre. Donc, c’est le vieil argument, vous savez : mettre rapidement fin à la guerre et sauver les vies qui, sinon, auraient été perdues. Et je pense qu’il a vraiment réussi à se convaincre de cela.

Michael Baker

Ironie du sort, au début, la plupart des commandants allemands étaient réticents à employer des gaz toxiques, qu’ils jugeaient déshonorants et contraires à l’esprit chevaleresque. Néanmoins, le 22 avril 1915, vers 17 heures, les Allemands ont lancé leur première attaque au chlore sur le front de l’Ouest, envoyant des nuages de vapeur jaune-vert rouler sur les troupes françaises, algériennes, canadiennes et britanniques retranchées le long d’un front de quatre miles dans le saillant d’Ypres. Le résultat a été dévastateur, les hommes étant rapidement terrassés, s’étouffant, crachant du sang, se roulant à terre dans d’atroces souffrances, incapables de respirer tandis que leurs poumons étaient inondés. La presse alliée s’est déchaînée, indignée, contre la barbarie allemande.

Diana Preston

Et on employait souvent le mot allemand, Schrecklichkeit, l’épouvante. Il y a eu un débat à ce sujet. Les mots « guerre avilie » ont été employés dans la discussion.

Michael Baker

À peine une semaine après la première attaque allemande au chlore, l’épouse de Haber, Clara, s’est tiré une balle, en signe de protestation, semble-t-il. Cela ne l’a pas dissuadé, et les Allemands ont vigoureusement défendu leurs actes en affirmant que les conventions de La Haye ne disaient rien des nuages de gaz, par opposition aux projectiles à gaz. Malgré toutes leurs protestations publiques, en privé, l’argument n’a pas échappé au cabinet britannique, qui a résolu de riposter. Il n’a pas fallu longtemps pour que les deux camps inventent des mortiers à gaz, puis des obus à gaz explosifs. Une ligne rouge avait été franchie, et une boîte de Pandore ouverte en grand.

Diana Preston

Première utilisation du chlore par les Allemands, en avril 1915. Dès septembre de la même année, on a les Britanniques qui essaient le chlore dans le nord de la France. C’est devenu une sorte de course pour rattraper l’autre, je suppose. Fritz Haber et son équipe en Allemagne cherchant des types de gaz toujours plus efficaces. Le suivant qu’ils ont mis au point, le grand gaz suivant, a été le phosgène, que les Allemands déploient à la fin de 1915. Mais dès février 1916, on a les Alliés prêts à riposter avec leur propre version du phosgène. Le grand gaz suivant à être mis au point a été le gaz moutarde. On voit l’Allemagne l’utiliser en 1917, un gaz aux effets dévastateurs, qui provoque des cloques sur la peau, des effets secondaires horribles, mortel pour beaucoup. Les Alliés prêts à utiliser le gaz moutarde en 1918. Mais, bien sûr, ce sont là les trois types de gaz que nous connaissons tous. À mesure que cette course s’accélérait, plus de 60 types de gaz différents ont en fait été testés pendant la Première Guerre mondiale. Et tout cela, bien sûr, aux termes des conventions que tout le monde avait signées, était totalement illégal.

Michael Baker

Un peu plus de deux semaines après la première utilisation des gaz toxiques, une autre ligne rouge a été franchie. Le 7 mai 1915, au large des côtes du sud de l’Irlande, un U-Boot allemand a tiré une torpille qui a frappé le paquebot Lusitania, qui faisait route de New York vers Liverpool. En l’espace de 18 minutes, l’immense navire a sombré, entraînant la perte de 785 passagers et de 413 membres d’équipage.

Diana Preston

Les règles régissant la guerre maritime remontent au 16e siècle, et elles n’avaient pas changé depuis. Elles avaient été entérinées lors des conventions de La Haye, n’avaient pas été modifiées. Et en gros, ces règles, qu’on appelait les règles des croiseurs, disaient qu’on ne pouvait pas attaquer un navire marchand sans avertissement. Si l’on soupçonnait un navire marchand de transporter de la contrebande, les règles disaient qu’il fallait arrêter et interpeller ce navire. Il fallait monter à bord, inspecter ce qu’il y avait dans la cale. Si l’on trouvait de la contrebande, on avait alors le droit de saisir le navire et ce qu’il y avait à bord, éventuellement de détruire le navire, mais pas avant d’avoir donné à tous ceux qui étaient à bord la possibilité de passer par-dessus bord dans les canots et de se mettre en sécurité. Ce qu’on ne pouvait certainement pas faire selon les règles, et c’est ce qui s’est passé en 1915, c’était attaquer sans avertissement un paquebot de passagers.

Michael Baker

Le contexte, ici, c’était le blocus naval des ports allemands par la Grande-Bretagne, qui empêchait de fait les navires marchands allemands de prendre la mer, purement et simplement. Les Allemands affirmaient que le blocus était illégal. Ils savaient très bien que s’attaquer à la marine marchande au moyen de la guerre sous-marine à outrance contrevenait aux conventions de La Haye, mais dans les milieux militaires allemands, on y voyait, tout comme pour les gaz toxiques, un moyen légitime de prendre l’avantage.

Diana Preston

Et bien sûr le Lusitania, un exemple emblématique de cette marine marchande, qui continuait d’assurer la traversée transatlantique entre New York et son port d’attache, Liverpool. Et quand on regarde les journaux de bord des commandants d’U-Boote à cette époque, on voit que non seulement le commandant de l’U-Boot qui a effectivement attaqué le Lusitania, mais d’autres commandants sur d’autres U-Boote, cherchaient tous le Lusitania ce printemps-là. Il se trouve que c’est un sous-marin en particulier qui a eu de la chance. Mais aux yeux du haut commandement allemand, il était considéré comme une cible souhaitable et légitime. En montrant qu’on pouvait l’attaquer, c’était une façon de faire une déclaration, de montrer qu’avec la campagne de guerre sous-marine à outrance, l’armée allemande voulait vraiment produire un effet.

Michael Baker

Et un effet, il y en a bien eu. Le naufrage du Lusitania a suscité une condamnation mondiale. Les gros titres britanniques parlaient du crime le plus abominable des Huns, et des émeutes ont éclaté dans tout le pays, prenant pour cible des foyers et des commerces allemands. La presse française a déclaré que le divorce des Allemands d’avec la civilisation était désormais consommé. En Amérique, qui avait perdu 128 de ses citoyens à bord du paquebot condamné, la réaction a été tout aussi hostile, le Boston Globe qualifiant le naufrage de pire crime contre l’humanité que le monde moderne ait connu.

Diana Preston

Quand le Lusitania a été attaqué, il y a eu un énorme tollé dans le monde entier. La plupart des pays neutres, y compris, bien sûr, les États-Unis, ont condamné l’attaque. On a donc vu un haut commandement allemand, l’armée allemande, commencer à chercher des excuses pour expliquer pourquoi le Lusitania avait été attaqué, en affirmant qu’il n’avait pas été ce qu’il semblait être, un simple navire civil. Mais aussi, on constate qu’il y a eu une période pendant laquelle l’Allemagne a pris du recul par rapport à la campagne de guerre sous-marine à outrance. Bien sûr, il faut se rappeler que ces décisions étaient très souvent prises tout en haut, par personne d’autre que le Kaiser.

Michael Baker

Quel que soit le point de vue de l’armée allemande, ou le ton triomphaliste de la presse allemande pour rapporter le naufrage du Lusitania, le Kaiser lui-même soufflait le chaud et le froid au sujet des attaques contre la marine marchande, craignant que cela ne retourne les États-Unis, en particulier, contre l’Allemagne.

Diana Preston

Le Kaiser s’en inquiétait. Je pense que le gouvernement civil allemand aussi, en particulier le chancelier Bethmann Hollweg. Si on lit les documents des archives allemandes, on voit un échange très amer, parfois très tendu, entre lui, en tant que chancelier, et des gens de l’armée allemande, lui disant, vous savez : nous devons être très prudents, nous devons prendre du recul, vous ne comprenez pas les implications politiques de ce que vous faites. Mais, comme vous le dites, la conscience de l’étau du blocus que les Alliés imposaient, et qui se resserrait, c’était un facteur dans la réflexion. On a donc une période où la guerre sous-marine à outrance a continué, on a davantage de navires attaqués, davantage de vies civiles perdues, elle s’est arrêtée un temps, puis on la voit reprendre, et quand elle a effectivement repris, avec la perte d’autres navires, et en particulier de quelques vies américaines, cela a peut-être été la goutte d’eau qui a fait déborder le vase pour le président Wilson aux États-Unis, ça a été l’une des raisons pour lesquelles, en 1917, les États-Unis sont entrés en guerre.

Michael Baker

Le 10 mai 1915, jour des premières inhumations collectives de victimes du Lusitania dans le port de Queenstown, dans le sud de l’Irlande, un zeppelin allemand a largué des bombes incendiaires sur Southend. La ville a été bombardée une seconde fois le 26 mai. Les deux raids ont tué quatre civils au total et en ont blessé cinq autres. Il ne s’agissait en fait que d’essais en préparation d’un raid bien plus important sur Londres.

Diana Preston

C’était la première fois que la technologie en était arrivée au point où l’on pouvait aller jusqu’à Londres, mais aussi, ce qui s’était passé en coulisses, bien sûr, il faut toujours se rappeler qu’il y avait le Kaiser. Le Kaiser aimait assez Londres et il avait des sentiments ambivalents envers sa famille britannique, dont certains membres y résidaient, mais il a fallu un bon moment au haut commandement allemand pour persuader le Kaiser d’autoriser effectivement le bombardement de la capitale britannique. Donc, quand cela s’est produit, ça a été un saut qualitatif assez considérable.

Michael Baker

Dans la nuit du 31 mai 1915, le Zeppelin LZ-38 a largué 91 bombes incendiaires et 28 bombes explosives sur Londres, principalement sur l’East End. Sept civils ont été tués, dont quatre enfants, et 35 blessés. Ces premiers raids aériens, toujours de nuit, ont brutalement révélé la vulnérabilité des populations civiles face aux bombardements aériens.

Diana Preston

Vous pouvez imaginer l’effet sur la population londonienne cette nuit-là, quand on a vu cette sorte d’objet argenté en forme de cigare flotter au-dessus de la ville et commencer à larguer sans discrimination des bombes hautement incendiaires sur la population en dessous. Et à partir de ce moment-là, on a des gens qui vivent dans une grande incertitude, la mort pouvant tomber soudainement du ciel, n’importe où, n’importe quand. Comme nous le disions à propos de l’impact des gaz sur le champ de bataille pour démoraliser le soldat ennemi, le bombardement aérien de la population civile était là encore vu comme quelque chose d’important psychologiquement, quelque chose pour démoraliser.

Michael Baker

L’indignation a été générale devant le fait que les Allemands aient utilisé des armes d’agression contre des civils sans défense. Pour éviter la panique et détourner l’attention du manque de défenses efficaces du pays, le gouvernement britannique a minimisé le raid sur Londres, allant jusqu’à censurer les comptes rendus dans la presse. Les Allemands ont tenté d’affirmer qu’ils avaient bombardé les docks de Londres en représailles d’un raid aérien français sur la ville de Ludwigshafen. En réalité, les Français avaient pris pour cible une usine de munitions qui produisait des gaz toxiques. Dès lors, les raids de zeppelins sur Londres et d’autres villes britanniques sont devenus plus fréquents, avec des dizaines de civils tués et des centaines de blessés. En réaction, la défense aérienne britannique s’est améliorée et des dirigeables allemands ont bientôt été abattus. En 1917, les deux camps utilisaient des bombardiers à long rayon d’action au-dessus des villes ennemies, et des civils, à Londres par exemple, passaient la nuit dans des caves et des stations de métro, dans des scènes qui rappelaient bien davantage la Seconde Guerre mondiale.

Diana Preston

C’est intéressant, si l’on compare avec ce qui s’est passé avec les gaz toxiques, où l’on voit très vite chaque camp rendre la pareille à l’autre : l’Allemagne mettait au point un type de gaz particulier aussi vite qu’elle le pouvait, les Alliés aussi. Si l’on regarde ce qui s’est passé en matière de bombardement aérien, ce n’était pas vraiment comme ça, mais je pense que ce qu’on a vu, c’est moins d’inquiétude, moins de discernement dans le choix des cibles, que s’il devait y avoir des dommages collatéraux, si l’on bombardait, disons, une usine d’armement ou un site stratégique, et que des civils devaient en souffrir aussi, eh bien, tant pis. Ce n’était que justice parce que, après tout, regardez ce qui arrivait à votre propre population. Donc, si vous voulez, on voit le début d’un, peut-on dire, d’un déclin moral assez marqué, d’une descente morale, mais pas tout à fait dans les mêmes proportions que pour les gaz.

Michael Baker

Étant donné que le bombardement aérien de civils, tout comme l’emploi des gaz toxiques et le fait de couler sans discrimination des navires marchands, étaient tous illégaux au regard des conventions de La Haye, je me suis demandé si, à la fin de la guerre, les Alliés victorieux avaient tenté de faire rendre des comptes à leurs ennemis.

Diana Preston

Oui, c’est une question très intéressante, parce qu’il y avait un énorme désir, assurément dans le public britannique, que l’on voie une forme de châtiment. Et bien sûr, il y avait le slogan populaire, pendez le Kaiser, et même le roi qui disait qu’il considérait son cousin comme l’un des plus grands criminels de guerre qui aient jamais existé. Quand les Alliés se sont réunis à la conférence de Versailles, ils ont discuté de la question des crimes de guerre. Et il a alors été convenu que si le Kaiser pouvait être extradé de Hollande, parce qu’à ce moment-là il était parti en exil à Amerongen, si les Hollandais étaient prêts à accepter son extradition, il devrait être jugé. Et il a aussi été convenu que les personnes visées par de graves accusations de crimes de guerre devraient être jugées par des tribunaux militaires. Mais la réalité, c’est qu’il ne s’est pas passé grand-chose. Le Kaiser, bien sûr, n’a jamais été extradé de Hollande, même si, et c’est assez intéressant, dans les derniers temps de la guerre, il était lui-même très inquiet à l’idée d’être jugé pour crimes de guerre, et il craignait particulièrement que le naufrage du Lusitania fasse partie des crimes qui lui seraient reprochés. Quant à l’ensemble plus large des personnes qui auraient pu se retrouver traduites en justice, au bout du compte, il s’agissait vraiment d’un nombre relativement faible, et elles n’ont pas du tout comparu devant des tribunaux militaires. Certaines personnes ont été jugées devant un tribunal à Leipzig, mais dans l’ensemble, les peines ont été très légères, très clémentes. On se heurte bel et bien à cette question : si l’on vous ordonne de faire quelque chose, est-ce que cela vous rend innocent ? Vous savez, la défense du « je n’ai fait qu’obéir aux ordres », et nous avons l’exemple de sous-mariniers allemands qui ont tiré sur des soldats alliés qui se débattaient dans l’eau. Ils ont été traduits en justice, et ils ont affirmé qu’ils suivaient les ordres de leurs officiers supérieurs, mais on a estimé que ce n’était pas, moralement ou juridiquement, une justification acceptable, et ils ont donc été condamnés pour ce crime, mais là encore, on voit ce qui s’est produit ailleurs : la peine a été relativement légère, et de toute façon, ils se sont évadés peu de temps après. Je pense que, dans les difficultés de tout le règlement d’après-guerre, toute l’affaire a vraiment plutôt été oubliée. Il y avait des points de vue, assurément dans certains milieux, selon lesquels, bien sûr, si l’on se montrait trop sévère en engageant des poursuites, qu’est-ce que cela pourrait signifier pour vos propres ressortissants dans des circonstances futures, où ils pourraient se retrouver, s’ils étaient dans le camp des vaincus, accusés de choses similaires, mais bien sûr, je pense que l’échec à poursuivre correctement les criminels de guerre à la fin de la guerre, aussi difficile que cela aurait été, a bel et bien eu des conséquences qui ne sont pas passées inaperçues. Après tout, quand on arrive dans l’entre-deux-guerres, on a Hitler qui fait des remarques sur le génocide arménien, en disant : eh bien, qui se souvient des Arméniens aujourd’hui ? Personne n’a été traduit en justice pour cela, et assurément, le coroner qui a présidé l’une des audiences officielles sur la perte du Lusitania, il était très amer du fait que personne n’ait jamais été traduit en justice pour le naufrage du Lusitania. Il estimait que c’était un très mauvais précédent, et, les années suivantes, il pensait que cela aurait des répercussions sur de futurs crimes de guerre, que les gens auraient le sentiment de pouvoir agir en toute impunité.

Michael Baker

Après la guerre, la position juridique d’avant 1914 sur les gaz toxiques, les attaques contre la marine marchande et le bombardement des civils a été réaffirmée lors de conférences internationales successives. Cependant, dans les années 1930, toutes ces décisions étaient remises en cause. Les Italiens ont utilisé du gaz moutarde en Abyssinie, les Japonais ont employé les gaz et le bombardement de civils en Mandchourie, et, de sinistre mémoire, en 1937, les puissances de l’Axe ont dévasté la ville espagnole de Guernica. Il convient aussi de mentionner, en guise de note ironique en marge, qu’en 1919, le chimiste Fritz Haber, juif de naissance, s’était enfui en Suisse sous un déguisement, craignant que les Alliés ne le jugent comme criminel de guerre. Pendant ce temps, ses collègues restés en Allemagne ont mis au point un nouveau gaz, le Zyklon B, utile comme insecticide, mais plus tard le principal agent de mise à mort utilisé dans les camps de la mort nazis.

Diana Preston

Si l’on remonte à travers les siècles, les gens ont toujours appliqué la science à la guerre quand ils ont pu le faire, et bien sûr, plus on devient avancé technologiquement, plus il y a d’occasions. Ce que j’ai ressenti en écrivant A Higher Form of Killing, c’est que ce que nous avons vu pendant ces six semaines, cette étroite fenêtre de 1915, c’était un véritable changement radical, une accélération très rapide, où différents types de technologie étaient tous employés dans le but de tuer un nombre toujours plus grand de personnes, de façon toujours plus lointaine, on commence à voir une véritable déconnexion entre l’auteur, la personne qui fait feu avec l’arme, et l’effet. Après tout, si l’on est à des miles dans le ciel à bord d’un zeppelin, comme l’ont observé certains commandants de zeppelins, et qu’on largue des bombes, on n’a guère conscience de ce qui se passe au sol. Si l’on libère du gaz à partir de bonbonnes en direction des troupes ennemies, alors qu’on est un ou deux miles en arrière de l’endroit où se trouvent ces troupes, on ne voit pas réellement ses effets. Si l’on est commandant de sous-marin et qu’on ordonne le tir d’une torpille, on a probablement déjà plongé et on s’est éloigné au moment où le navire sombre et où des gens se noient dans l’eau. On ne voit pas les effets de ce qui se passe. Je pense aussi que ce qui s’est passé pendant ces six semaines, c’est quelque chose qui nous est, malheureusement, très familier à notre époque. On commence à voir les civils être considérés comme des cibles légitimes à la guerre, bien que, bien sûr, une telle chose ait été totalement illégale à l’époque, comme elle l’est d’ailleurs encore aujourd’hui.

Michael Baker

Enfin, j’ai demandé à Diana si, selon elle, dans chaque cas, c’étaient les Allemands qui avaient franchi ces lignes rouges en premier.

Diana Preston

Je pense que si l’on regarde l’enchaînement des événements en 1915, qui est le sujet central de mon livre, mais aussi plus tard, tout au long de la guerre, je pense que c’est effectivement le cas. Et on peut aussi faire remonter cela au tout début de la guerre, quand on voit l’Allemagne envahir en passant par la Belgique sans avertissement, en violation de ce qui avait été convenu aux conférences de La Haye, et on a le chancelier allemand, Bethmann Hollweg, qui se lève au Reichstag et qui dit à ses camarades qu’il admettait tout à fait ouvertement que l’Allemagne avait commis un acte illégal, mais que c’était l’acte qui, il l’espérait, leur permettrait de gagner rapidement la guerre et qu’il était donc justifié. À chaque fois, je pense qu’il est juste de dire que l’Allemagne a bel et bien fait le premier pas.

Michael Baker

Je me suis entretenu avec l’autrice et historienne Diana Preston au sujet de son livre, A Higher Form of Killing, Six Weeks in World War I That Forever Changed the Nature of Warfare. Si vous voulez en savoir plus sur les travaux de Diana, veuillez suivre les liens sur mon site, www.unknownwarriorspod.co.uk. Dans le prochain épisode d’Unknown Warriors, je me pencherai sur un aspect méconnu de la bataille de la Somme, sur la façon dont le phénomène nouveau de l’obusite a atteint un niveau de crise et sur ce que l’armée britannique a fait pour y remédier. J’espère que vous me rejoindrez à nouveau.

Musique: Je Te Veux de Satie

La narration de Michael Baker est en italique. Cette transcription a été générée automatiquement à partir de l’audio et peut contenir des erreurs. Cet article a été traduit de l’anglais.

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