Traîtres ou patriotes ?

Le général Andreï Vlassov, alors commandant de la ROA et chef du KONR, 1944-1945 (cdn.britannica.com).
Le général Andreï Vlassov, alors commandant de la ROA et chef du KONR, 1944-1945 (cdn.britannica.com). Dans la Russie soviétique d’après-guerre, son nom a été effacé des archives et le sujet de la ROA était tabou. Depuis la dissolution de l’URSS, cependant, son héritage fait l’objet d’âpres débats, sa réputation oscillant entre « patriote » et « traître ». En 2001, une tentative a été faite pour réhabiliter sa mémoire en affirmant qu’il n’était qu’un antistalinien, mais la Cour suprême de Russie a fait échouer la démarche.

Des empires multiethniques

L’une des raisons pour lesquelles les deux guerres mondiales se sont révélées si complexes tient au fait que les principales puissances belligérantes n’étaient pas seulement des États-nations mais des empires, c’est-à-dire qu’elles possédaient formellement des territoires multiethniques bien au-delà de leurs propres frontières nationales, ou qu’elles pouvaient revendiquer des intérêts et des allégeances à l’étranger très étendus. En ce sens, la Première et la Seconde Guerre mondiale ont été des conflits alimentés autant par des luttes intestines interethniques et idéologiques que par les rivalités entre grandes puissances. Pour les simples soldats et les citoyens pris dans ces luttes à plusieurs niveaux, cela impliquait souvent des choix difficiles, dans un monde qui établissait une distinction nette entre patriotisme loyal et sédition perfide.

L’Autriche-Hongrie pendant la Première Guerre mondiale

Prenons l’Empire austro-hongrois pendant la Première Guerre mondiale. Il était immense, s’étendait sur de vastes régions d’Europe centrale, orientale et méridionale, et se composait de multiples ethnies – outre les Autrichiens et les Hongrois, on y trouvait des Tchèques, des Slovaques, des Polonais, des Ruthènes (Ukrainiens), des Roumains, des Croates, des Serbes, des Slovènes et des Italiens (pour ne citer que les groupes les plus importants). Sous ce qu’on appelait la double monarchie, l’Autriche et la Hongrie disposaient chacune de leur propre parlement et de leur propre gouvernement, un compromis destiné à apaiser le nationalisme hongrois – mais qui n’allait pas assez loin aux yeux de certains Hongrois et laissait les autres groupes ethniques se sentir marginalisés. Ainsi, l’assassinat de 1914 à Sarajevo qui a tout déclenché, celui de l’archiduc autrichien par un nationaliste serbe mécontent, n’était pas un accident : les ressentiments, réels ou imaginaires, étaient répandus dans tout l’empire bien avant que la guerre n’éclate. Ajoutez à cela les innombrables misères d’une guerre d’usure prolongée à partir de 1914, et l’on ne s’étonnera pas d’apprendre qu’à mesure que les armées polyglottes de l’empire subissaient défaite sur défaite et des pertes massives (1,2 million de morts au combat à la fin de la guerre), les taux de désertion ont explosé et l’agitation nationaliste s’est faite plus bruyante, en particulier parmi les groupes ethniques (notamment les Tchèques et les Slaves du Sud) qui voulaient s’affranchir de la domination des Habsbourg.

La Légion tchécoslovaque

À l’été 1918, des révoltes ouvertes et des mutineries ont éclaté et se sont propagées à plusieurs villes de garnison en Bohême, en Styrie et en Serbie. À l’automne, ces pressions ont provoqué la désintégration de l’armée austro-hongroise – et, peu après, l’effondrement officiel de l’empire tout entier. Ces dizaines de milliers de déserteurs étaient-ils donc vraiment les traîtres que Vienne dénonçait ? Car de nombreux commandants habsbourgeois avaient eu recours aux préjugés d’avant-guerre pour expliquer leurs défaites, en accusant ouvertement leurs unités tchèques, slovènes ou serbes et en alléguant de sombres collusions avec l’ennemi. Au printemps 1915, d’ailleurs, après une déroute sur le front russe, deux régiments entiers composés presque exclusivement de soldats tchèques ont été dissous, accusés de lâcheté et de trahison. Les hommes ont ensuite été blanchis par un tribunal militaire, mais le tort causé au moral de l’armée dans son ensemble (1 million de Tchèques y ont servi) ne pouvait être réparé. Les puissances de l’Entente ont vite compris le message et ont commencé à organiser des unités de volontaires tchèques, slovaques et polonais au sein de leurs armées respectives. La plus importante d’entre elles (plus de 80 000 hommes à la fin de la guerre) était la Légion tchécoslovaque, recrutée en Russie parmi des prisonniers de guerre austro-hongrois qui voulaient un État tchèque indépendant. La Légion a ensuite joué un rôle important dans la guerre civile russe qui a suivi (du côté des Russes blancs), mais à la fin de la Première Guerre mondiale, leur rêve était réalisé : les Tchèques et les Slaves du Sud vivaient dans leurs propres États-nations souverains, à savoir la Tchécoslovaquie et la Yougoslavie.

L’Union soviétique et la Seconde Guerre mondiale

Ce qu’a produit le règlement de paix de Versailles conformément à son principe directeur d’autodétermination, à savoir toute une série de nouveaux États-nations au cœur de l’Europe, portait en germe la guerre mondiale suivante. Car ces nouvelles nations comptaient elles-mêmes d’importantes minorités qui, avec le temps, en viendraient à mal supporter leur statut de citoyens de seconde zone, donnant naissance à de puissants griefs que d’autres pouvaient exploiter à leurs propres fins (il suffit de penser à la minorité allemande de Tchécoslovaquie, une affaire qui a mal fini pour les Tchèques à Munich en 1938 et par la suite). La Russie bolchevique était sortie de la Première Guerre mondiale avec une perte de territoire importante, mais en 1941, Staline avait annexé de force l’est de la Pologne, les États baltes, une partie de la Finlande, ainsi que l’Ukraine occidentale (auparavant polonaise), y ajoutant des populations dotées de leur propre langue et de leur propre culture, qui n’avaient aucune envie d’intégrer le système soviétique qu’on leur imposait. L’Ukraine, indépendante par le passé et brièvement république indépendante à partir de 1917, était devenue membre fondateur de l’URSS en 1922. Pendant la majeure partie des années 1920, les républiques soviétiques ont bénéficié d’une tolérance considérable à l’égard de leur culture propre, mais l’imposition violente de la collectivisation par Staline dans les années 1930 et la dure répression des tendances nationalistes ont entraîné une famine généralisée en Ukraine (bien plus de 3,5 millions d’Ukrainiens sont morts en 1932-1933) et une hostilité populaire considérable envers le pouvoir soviétique. Dans ces circonstances, il n’est guère surprenant que de nombreux citoyens soviétiques, dans différentes régions de l’URSS, aient vu dans les envahisseurs allemands de 1941 des libérateurs. Un nombre important de nationalistes ukrainiens, par exemple, ont aidé les Allemands en tant que partisans antisoviétiques (certains ont continué à se battre jusque dans les années 1950) ou, de manière plus tristement célèbre, en tant que policiers et auxiliaires, ont permis de massacrer jusqu’à un million de Juifs ukrainiens. La question qui se pose ici est de savoir si ces Ukrainiens se comportaient en « patriotes » en aidant les Allemands contre ce qu’ils considéraient comme un État soviétique despotique ? Ou étaient-ils plutôt des « collaborateurs » d’un régime totalitaire dont le bilan en matière de violence et de meurtres de masse était (et serait) au moins aussi lourd que celui de Staline.

Les vlassoviens

Cette question est pertinente – et tragique – dans le cas du général Andreï Vlassov et de ses partisans. Vlassov avait connu une carrière irréprochable dans l’Armée rouge au cours des années 1920 et 1930, gravissant rapidement les échelons – et survivant aux purges militaires de Staline de 1936-1938 (la moitié des officiers ayant rang de général ont été exécutés) parce qu’il se trouvait en Chine, où il servait comme officier de liaison militaire auprès de Tchang Kaï-chek. Après l’invasion allemande de l’URSS en 1941, Vlassov a joué un rôle important dans la défense de Moscou en décembre de la même année, ce qui lui a valu l’approbation personnelle de Staline et une promotion au grade de lieutenant-général. Cependant, à l’été 1942, alors qu’il menait une tentative pour lever le siège de Leningrad, l’armée de Vlassov s’est retrouvée isolée et a été encerclée par les Allemands. Vlassov lui-même a réussi à échapper à la capture pendant plus de deux semaines, mais il s’est rendu en juillet. Il a affirmé plus tard que, pendant sa fuite, il avait compris que sa carrière dans l’Armée rouge était finie : on lui imputerait sa défaite et il serait peut-être exécuté (comme cela était arrivé à d’autres commandants soviétiques vaincus). Auparavant, une lettre de sa femme l’avait informé que leur appartement à Moscou avait été fouillé par le NKVD. Selon Vlassov, ces facteurs, entre autres, ont nourri son ressentiment croissant envers le régime de Staline. Il en est résulté sa défection au profit des Allemands après sa capture – ou, plus précisément, la proposition qu’il a faite à ceux qui le détenaient d’exploiter le sentiment antisoviétique de la population russe et des prisonniers de guerre et de lever une armée populaire pour combattre Staline. Étant donné que les nazis considéraient les Slaves comme une race inférieure et que la population soviétique (70 millions de personnes vivaient alors dans les territoires occupés par l’Allemagne) devait selon eux être à la fois réduite en esclavage et affamée, on pourrait soutenir que les projets de Vlassov étaient naïfs. Ils ont toutefois trouvé un certain soutien dans les cercles dirigeants allemands (notamment auprès de Himmler), et à l’automne 1944, Vlassov dirigeait un comité russe de libération (KONR) et une Armée russe de libération en plein essor (ROA, qui a fini par compter 60 000 hommes). Malheureusement, tout cela venait trop tard, car à cette date l’Armée rouge avait repris une grande partie des territoires occupés par l’Allemagne et déferlait sur l’Europe orientale et centrale. Des unités de la ROA ont bien combattu contre une tête de pont soviétique sur l’Oder au début de 1945, puis à Prague – changeant de camp pour se joindre à la résistance tchèque lors de son insurrection victorieuse contre les Allemands (une tentative tardive de s’attirer les bonnes grâces des Alliés victorieux). Après cela, la principale préoccupation de Vlassov a été de rendre ses hommes aux Américains avant qu’ils ne puissent être capturés par l’Armée rouge : ce fut chose faite quelques jours après la capitulation allemande du 8 mai 1945.

Une fin amère

Vous ne serez pas surpris d’apprendre que la fin n’a pas été heureuse pour Vlassov et ses partisans. Ce qu’ils ignoraient, c’est qu’à la conférence de Yalta, 3 mois plus tôt seulement, Staline, Roosevelt et Churchill étaient convenus que toutes les parties rapatrieraient leurs prisonniers de guerre (Staline tenait particulièrement au retour des collaborateurs). Ainsi, malgré les assurances américaines données à Vlassov et à ses hommes que cela n’arriverait pas, ils ont été livrés de force à l’Armée rouge. Ce qui attendait Vlassov et ses camarades commandants de la ROA ne faisait aucun doute. Accusés de trahison à huis clos, ils ont tous été pendus (« atrocement », selon un témoin oculaire). Vlassov était-il un traître ou un patriote ? Il n’existe pas de véritable consensus. De toute évidence, il a collaboré avec les Allemands. D’un autre côté, il n’a jamais exprimé de soutien à l’idéologie nazie ; il a même déclaré ouvertement qu’il n’avait aucune loyauté envers l’Allemagne nazie. Il a toujours soutenu que sa coopération avec les Allemands (point important à ses yeux, son accord avec eux en faisait des alliés et non des mercenaires, à leurs côtés et non sous leurs ordres) s’expliquait par le fait qu’ils avaient un ennemi commun, le régime stalinien. Sa loyauté allait à sa patrie, non à son gouvernement. Qu’en pensez-vous ?

Si vous pensez tout savoir de la Première et de la Seconde Guerre mondiale, il est temps de revoir vos certitudes.

Michael Baker est un historien formé à Oxford, scénariste primé et créateur du podcast Unknown Warriors. À propos de Michael

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