Si vous connaissez l’histoire d’Anne Frank, vous vous souvenez peut-être que le 6 juillet 1942, elle et sa famille se sont cachées pour la première fois dans l’annexe secrète que son père Otto avait aménagée dans les locaux de son entreprise à Amsterdam. Ce qui a déclenché ce geste spectaculaire, c’est la convocation reçue la veille par Margot, la sœur aînée d’Anne, de la part des autorités d’occupation allemandes, lui ordonnant de se présenter pour être déportée vers un camp de travail en Allemagne. À l’époque, ces déportations de Juifs devenaient systématiques aux Pays-Bas, nombre d’entre elles vers des camps de concentration de la Pologne occupée par l’Allemagne. D’ailleurs, les rafles de main-d’œuvre n’étaient en réalité qu’un subterfuge allemand, destiné à bercer les victimes d’un faux sentiment de sécurité (relative), car en vérité presque tous les déportés juifs néerlandais étaient conduits directement dans des camps d’extermination comme Auschwitz ou Sobibor. Si l’on considère ici le tableau d’ensemble – le contexte du sort d’Anne Frank dans la Hollande occupée –, c’est un petit choc d’apprendre que les Pays-Bas ont déporté une plus grande part de leurs Juifs (près de 75 % pour être précis, dont 2 % seulement environ ont survécu) que n’importe quel autre pays d’Europe occidentale occupé par les nazis. Pourquoi cela ? Après tout, comme ses voisines la Belgique et la France, les Pays-Bas étaient depuis des décennies une démocratie parlementaire libérale, et dans les trois pays la proportion de Juifs dans la population était infime (1,5 % en Hollande, encore moins en France et en Belgique). De plus, la grande majorité des Juifs néerlandais étaient bien assimilés, depuis des siècles, alors que beaucoup de Juifs français et belges étaient des immigrés récents venus d’Europe de l’Est ou des réfugiés de l’Allemagne hitlérienne. Les Frank eux-mêmes étaient arrivés assez récemment aux Pays-Bas, après avoir fui l’Allemagne en 1933. La vraie différence, celle qui a rendu la vie bien plus dure aux Juifs néerlandais, tient au type de régime que les Allemands ont instauré dans ces pays. En France, une grande partie du pays était dirigée par une administration française installée à Vichy qui, bien qu’antisémite et ne rechignant pas, au début, à rafler des Juifs, s’est bientôt mise à exiger qu’on ne touche à aucun Juif ayant légalement la nationalité française : la plupart des Juifs déportés de France étaient donc des « étrangers », dépourvus de papiers attestant la citoyenneté française. En Belgique, le gouvernement était entre les mains de l’armée allemande, tout comme la partie de la France occupée par l’Allemagne, et l’on a peu cherché à imposer les valeurs nazies dans l’un ou l’autre pays tandis que la Wehrmacht préparait ce qu’elle espérait être l’invasion de l’Angleterre. Ce n’était pas le cas en Hollande, où la reine Wilhelmine et le gouvernement néerlandais se sont réfugiés en Angleterre et où l’administration civile a été reprise par des chefs SS allemands violemment antisémites, désireux de « nazifier » les Néerlandais, dont les traits nordiques et la blondeur faisaient à leurs yeux une « nation sœur ». Il y a bien eu en Hollande une résistance aux mesures antijuives, parfois violente, mais en juillet 1942, lorsque les déportations de Juifs ont véritablement commencé dans les trois pays, ce n’est qu’aux Pays-Bas que le processus était placé sous le contrôle exclusif de la police allemande, laquelle (se souvenant de protestations populaires antérieures) a adopté une approche « en douceur » reposant sur la désinformation et la tromperie : ainsi, par exemple, des dizaines de milliers d’exemptions provisoires ont été accordées puis annulées une à une, ou bien les hôpitaux, maisons de retraite et orphelinats juifs ont d’abord été laissés tranquilles avant d’être brusquement fermés et leurs occupants rapidement déportés. En France et en Belgique, au contraire, les rafles de Juifs ont été menées avec une violence considérable, ce qui a averti les Juifs restants qu’il fallait fuir ou se cacher. Aux Pays-Bas, quelque 28 000 Juifs sont entrés dans la clandestinité, mais environ 60 % d’entre eux ont été trahis par des collaborateurs, comme ce fut le cas pour les Frank. On estime que les Juifs cachés aux Pays-Bas ont été contraints de changer de cachette 4 à 5 fois en moyenne, ce qui laisse penser qu’un climat farouchement antisémite ou collaborationniste a été créé ou exploité (difficile de savoir lequel des deux) par les autorités d’occupation. Ce qui est certain, c’est que, comme ailleurs, les déportations néerlandaises n’auraient pu atteindre une telle ampleur sans la collaboration de la police néerlandaise et du Conseil juif néerlandais, dont les membres n’avaient franchement guère le choix face à l’intimidation allemande (même si, au printemps 1943, les Allemands se plaignaient que les policiers néerlandais opposaient une résistance passive dans l’exercice de leurs fonctions). Soit dit en passant, il convient de souligner qu’après la guerre, le récit néerlandais de la résistance a rechigné à reconnaître une histoire spécifiquement juive de la souffrance (même s’il faut dire que ce n’était nullement propre à la Hollande), si bien qu’Otto Frank a eu du mal à trouver un éditeur aux Pays-Bas pour le journal d’Anne. Il a fallu qu’une traduction anglaise paraisse aux États-Unis, suivie d’une pièce de théâtre et d’un film, pour que l’histoire d’Anne devienne emblématique. Le musée de la Maison d’Anne Frank a finalement ouvert ses portes à Amsterdam en 1960.
Si vous pensez tout savoir de la Première et de la Seconde Guerre mondiale, il est temps de revoir vos certitudes.

Michael Baker est un historien formé à Oxford, scénariste primé et créateur du podcast Unknown Warriors. À propos de Michael




