La grande évasion

La grande évasion

C’est au début d’octobre 1943 que s’est joué au Danemark un drame sans équivalent dans aucun autre pays d’Europe occidentale occupé par l’Allemagne. Le 1er octobre marquait la fin de Roch Hachana et la plupart des familles juives devaient être chez elles – c’est pourquoi les Allemands avaient choisi cette date pour lancer dans tout le pays une rafle des Juifs danois en vue de leur déportation vers les camps de la mort et de concentration. En fait, trois jours plus tôt, la communauté juive avait été prévenue de l’opération allemande, si bien que la plupart des Juifs danois s’étaient déjà cachés. La Suède, voisine neutre du Danemark, a déclaré au même moment qu’elle accueillerait tous les Juifs danois qui voudraient venir. Et c’est ainsi qu’en l’espace de trois semaines environ, la résistance danoise, avec l’aide de la population, a réussi à faire passer clandestinement des Juifs jusqu’à la côte, d’où des bateaux de pêche leur ont fait franchir le court bras de mer qui les séparait de la Suède. De cette manière, plus de 7 000 des 8 000 Juifs danois ont été mis en sécurité, ainsi que près de 700 proches non juifs. Moins de 500 Juifs danois ont été déportés, mais la majorité d’entre eux ont survécu aux camps grâce à une habile intervention diplomatique de la Suède et du Danemark en 1944. Au bout du compte, 90 % au bas mot des Juifs du Danemark ont survécu à la guerre. Cela contraste nettement avec les Pays-Bas, qui ont perdu 75 % de leur population juive dans la Shoah – ainsi d’ailleurs qu’avec la France et l’Italie, où au moins 50 % des Juifs ont survécu. Ce que révèlent ces chiffres, c’est la complexité de ce phénomène global que nous appelons aujourd’hui la Shoah, des facteurs différents ayant produit des résultats différents selon les pays. L’empressement de la Suède à accueillir les Juifs danois a évidemment été crucial. Mais nous savons aussi que les Allemands ont plus ou moins fermé les yeux sur l’opération de sauvetage, en partie parce que le gouvernement et la monarchie danois étaient restés en place après l’occupation, et parce qu’à la fin de 1943 l’Allemagne avait des problèmes plus urgents sur d’autres fronts. Les Pays-Bas, en revanche, avaient en grande partie perdu leur souveraineté sous l’occupation allemande ; en France, fait significatif, ce sont surtout les Juifs étrangers qui y vivaient (pour la plupart des réfugiés polonais) qui ont été arrêtés et déportés, la France de Vichy exigeant dans l’ensemble qu’on ne touche pas aux Juifs de nationalité française. L’idée répandue d’une Shoah conçue comme un programme allemand monolithique piloté depuis Berlin est donc aujourd’hui jugée profondément erronée. Les facteurs locaux – populations locales, gouvernements nationaux, chronologie des événements – ont joué un rôle considérable.

Si vous pensez tout savoir de la Première et de la Seconde Guerre mondiale, il est temps de revoir vos certitudes.

Michael Baker est un historien formé à Oxford, scénariste primé et créateur du podcast Unknown Warriors. À propos de Michael

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