Le 11 janvier 2026, on apprenait que la guerre à grande échelle en Ukraine durait désormais depuis 1 418 jours, soit autant que la guerre germano-soviétique sur le front de l’Est, qui avait commencé avec l’invasion de l’URSS par Hitler le 22 juin 1941. Il faut ajouter que, dans moins de 150 jours, le conflit ukrainien aura donc duré aussi longtemps que la Première Guerre mondiale (1 569 jours). Rien de tout cela ne sera d’un grand réconfort pour les victimes de cette lutte apparemment insoluble, qui souffrent depuis si longtemps : pourquoi se soucieraient-elles d’une telle comparaison, elles qui veulent simplement que cessent la misère et la destruction ? Il y a toutefois une remarque intéressante à faire à cet égard, à savoir que les dates des guerres doivent souvent davantage à une commodité bien pratique qu’à une véritable exactitude historique. Car si l’on replace les grandes guerres dans leur juste contexte historique, il paraît clair qu’elles ont toujours été très difficiles à terminer une fois commencées (bien plus difficiles qu’à empêcher de commencer), et que la difficulté croît à mesure que les combats se prolongent. Cela s’est certainement vérifié à l’époque moderne, à mesure que la technologie militaire devenait toujours plus destructrice. Dans le cas des deux guerres mondiales du XXe siècle, l’une comme l’autre ont duré bien plus de 4 ans (la Seconde Guerre mondiale s’est prolongée plus de 6 ans) et ont vu des combats dans toutes les parties du globe. Il n’est donc pas très surprenant que toutes deux aient mis longtemps à s’arrêter, car la violence a continué à se dérouler bien après que les armées eurent déposé les armes et que les grands fronts se furent tus. C’est que les longues guerres internationales sont souvent compliquées par d’autres facteurs, comme des griefs locaux qui couvent et d’âpres guerres civiles au sein des États belligérants, qui à la fois se nourrissent du conflit plus large et l’alimentent. Ainsi, les Freikorps allemands (des paramilitaires nationalistes de droite) continuèrent à combattre leurs adversaires communistes à l’intérieur de l’Allemagne après la défaite du pays en 1918, allant jusqu’à tenter en 1920 un coup d’État contre le gouvernement de Berlin (le putsch de Kapp) ; ils portèrent ensuite ce combat en Lettonie et en Estonie pour aider la population allemande de souche à résister aux avancées de l’Armée rouge soviétique. De même, au Moyen-Orient, l’effondrement de l’Empire ottoman pendant la Première Guerre mondiale entraîna entre les Grecs et les Turcs, de 1919 à 1922, un conflit brutal marqué par de féroces épisodes de nettoyage ethnique. La violence qui suivit la Seconde Guerre mondiale fut plus répandue encore, allant des insurrections communistes et nationalistes en Extrême-Orient (pour l’essentiel des luttes anticoloniales auxquelles l’occupation japonaise pendant la guerre avait donné un nouvel élan) à la guérilla des partisans ukrainiens contre les Soviétiques (qui dura jusque dans les années 1950), en passant par des attaques d’une extrême violence contre des millions de réfugiés chinois et européens déplacés, notamment des minorités expulsées comme les populations allemandes honnies (Volksdeutsche) de l’Europe de l’Est d’après-guerre. Comme je le disais, rien de tout cela n’est d’un grand réconfort pour ceux qui souhaitent la fin de la guerre en Ukraine où, parce que tant de sang a désormais été versé des deux côtés, les positions se sont inévitablement durcies. Une défaite pourrait désormais être existentielle pour les deux régimes en présence – à coup sûr la destruction de l’identité nationale et culturelle de l’Ukraine si les Russes l’emportent, probablement la chute de Poutine et de graves troubles sociaux si la Russie perd (après avoir désormais ruiné son économie et perdu bien plus de 1,5 million de soldats pour un gain réel très maigre [lisez mon billet du 17 octobre 2025]). Mais les guerres, même longues (peut-être les longues en particulier), peuvent aussi prendre fin brusquement et de manière inattendue. Qui, parmi les Alliés, au printemps 1918, alors que les Allemands lançaient une nouvelle offensive massive sur le front de l’Ouest, aurait pu prédire qu’en novembre les forces allemandes se seraient complètement effondrées ? De même, personne à la fin de 1944 n’aurait cru que la guerre en Europe s’achèverait de façon décisive à peine 4 mois plus tard, tandis qu’en Extrême-Orient, les hauts gradés alliés s’attendaient, la mine sombre, à ce que la guerre contre le Japon se prolonge jusqu’en 1947. La vue d’ensemble, ici, souvent cachée aux acteurs sur le terrain aux prises avec leurs difficultés quotidiennes, c’est que les machines de guerre nationales, une fois surchargées et vulnérables, peuvent s’effondrer très rapidement. Espérons qu’une paix aussi soudaine éclatera en Ukraine cette année. Mais même si les combats cessent officiellement, même si une forme d’accord de compromis est rafistolée, je crains qu’il n’y ait aucune garantie que la violence s’arrêtera là, elle aussi.
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Michael Baker est un historien formé à Oxford, scénariste primé et créateur du podcast Unknown Warriors. À propos de Michael




