L’un des grands récits de l’actuelle guerre en Ukraine est l’ampleur vertigineuse des pertes russes sur le champ de bataille, non seulement en hommes mais aussi en matériel militaire. Des pertes, qui plus est, pour un gain bien maigre, territorial ou autre. Comment et pourquoi on en est arrivé là est une question intéressante, mais ce n’est pas mon propos principal ici. Je voudrais plutôt dire un mot de ces pertes dans le contexte des autres guerres russes de l’époque moderne. On a calculé (dans un rapport récent du Centre for Strategic and International Studies) que dans des zones disputées comme Kharkiv, les forces russes n’ont pas progressé de plus de 50 mètres par jour en moyenne. C’est un rythme de progression plus lent que sur la Somme en 1916, où les troupes françaises et britanniques avançaient (à un coût énorme) de 80 mètres par jour en moyenne, et bien moindre que lors de l’offensive russe de 1914 en Galicie (plus de 1 500 mètres par jour) ou de la tentative soviétique (finalement vouée à l’échec) de dégager Leningrad en janvier 1943 (1 000 mètres par jour). Là où les Russes ont effectivement progressé en Ukraine, surtout dans les régions orientales de Donetsk et de Louhansk, déjà partiellement occupées auparavant, leurs avancées se limitent depuis longtemps à quelques kilomètres au mieux, dont certains ont été reperdus face aux contre-attaques ukrainiennes – ce qui renforce l’impression d’une impasse le long des lignes de front, qui rappelle le front de l’Ouest pendant la Première Guerre mondiale. Quant aux pertes humaines, une majorité de sources tierces spécialisées s’accordent aujourd’hui à dire qu’après plus de trois ans et demi de guerre, les pertes de Moscou en Ukraine (tués, blessés et disparus) dépassent largement le million. En outre, on estime que le nombre de tués est environ cinq fois supérieur au total des morts au combat de toutes les guerres russes et soviétiques réunies depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Autrement dit, les morts russes sur le champ de bataille en Ukraine sont 15 fois plus nombreux que lors de la guerre d’une décennie menée par l’Union soviétique en Afghanistan et dix fois plus nombreux que pendant les 13 ans de conflit de la Russie en Tchétchénie. Cela relance, et ce n’est pas la première fois, tout le débat sur la manière russe de faire la guerre, car lors des deux guerres mondiales, même les victoires de Moscou ont eu un coût effroyable pour ses soldats, des vagues d’infanterie apparemment inépuisables étant lancées contre l’ennemi dans des offensives d’usure de type « hachoir à viande ». Ainsi, en 1916, la victorieuse offensive Broussilov, longue de trois mois et demi, a coûté aux Russes 1,4 million de pertes, contre 750 000 pour leurs adversaires austro-hongrois. De même, les 120 000 pertes russes subies (à ce jour) lors de la campagne menée par Moscou pour prendre Pokrovsk, ville de la région de Donetsk, soutiennent la comparaison avec les 126 000 pertes de l’Armée rouge lors de son offensive de Prusse-Orientale de janvier à avril 1945 (ou encore avec les étonnantes 80 000 pertes soviétiques en un peu plus de deux semaines lors de la bataille de Berlin en avril 1945). Bien sûr, lors des deux guerres mondiales, les grandes armées étaient beaucoup plus importantes et plus étendues que celles qui s’affrontent aujourd’hui en Ukraine, et disposaient d’une puissance de feu redoutable – une réserve parmi bien d’autres dès lors qu’il s’agit de comparer des pertes sur le champ de bataille, un exercice toujours notoirement délicat. Il importe aussi de dire que l’Armée rouge de la Seconde Guerre mondiale a bel et bien appris avec le temps à moins gaspiller ses effectifs et est devenue experte dans les manœuvres interarmes, utilisant notamment la ruse et l’artillerie massée avec une grande efficacité pour submerger les Allemands. Néanmoins, ce sont les proportions qui comptent ici. Le fait est que les pertes militaires soviétiques sur l’ensemble de la Seconde Guerre mondiale (on cite souvent le chiffre de 8 millions, certains experts parlent de plus de 10 millions) ont largement dépassé celles de l’ennemi, dans une proportion moyenne de trois contre un, laissant le vainqueur de la Grande Guerre patriotique si dévasté à tous égards en 1945 qu’il ressemblait davantage à un pays complètement vaincu. La propagande soviétique d’après-guerre a tenu ces pertes secrètes, mettant en avant les aspects héroïques de cette lutte épique et claironnant le rôle de premier plan de Staline. Mais rien ne pouvait cacher les vides immenses laissés dans la société soviétique par ces millions de gens qui ne sont jamais revenus de la Seconde Guerre mondiale. Poutine lui aussi – s’il est encore là quand la guerre prendra fin – devra affronter l’ampleur colossale des pertes russes en Ukraine. Cette heure des comptes n’en sera que plus sinistre si, comme cela semble de plus en plus probable, il est incapable de tirer un récit de victoire de la piètre performance de la Russie dans son « opération militaire spéciale ».
Si vous pensez tout savoir de la Première et de la Seconde Guerre mondiale, il est temps de revoir vos certitudes.

Michael Baker est un historien formé à Oxford, scénariste primé et créateur du podcast Unknown Warriors. À propos de Michael




