Le syndrome chinois

Le lieutenant-général Joseph Stilwell, chef d’état-major américain du général Tchang Kaï-chek, remet à son supérieur la Legion of Merit en 1943. Les deux hommes ne s’entendaient pas.
Le lieutenant-général Joseph Stilwell, chef d’état-major américain du général Tchang Kaï-chek, remet à son supérieur la Legion of Merit en 1943. Les deux hommes ne s’entendaient pas.

Vu la place qu’occupe aujourd’hui la Chine en tant que puissance mondiale, on est surpris d’apprendre que le pays n’a été admis à l’ONU et au Conseil de sécurité qu’en 1971 – 22 ans après la naissance, en octobre 1949, de la République populaire de Chine (RPC) dirigée par le Parti communiste de Mao Zedong, vainqueur d’une guerre civile brutale et interminable. Jusqu’en 1971, le siège de la Chine à l’ONU était occupé par les nationalistes de Tchang Kaï-chek (le Kuomintang ou KMT) au nom de la République de Chine (RC), qui avait supporté l’essentiel des combats contre l’envahisseur japonais entre 1937 et 1945. Si le soutien américain à Tchang était, dans les faits, souvent limité et les relations entre les deux parties fréquemment tendues, la Chine nationaliste n’en était pas moins officiellement l’alliée, pendant la guerre, des États-Unis, de la Grande-Bretagne et de l’Union soviétique. Ainsi, à la fin de la guerre, bien que les communistes de Mao aient désormais un million d’hommes sous les armes et partagent une fragile coalition avec le KMT, c’est Tchang qui a reçu la reddition officielle des Japonais en septembre 1945. Quatre ans plus tard, cependant, les nationalistes avaient été chassés de force du continent et s’étaient réfugiés sur l’île de Formose (plus tard Taïwan), où la RC de Tchang allait désormais être établie pour de longues années. Pour les Américains, la « perte » de la Chine au profit des communistes en 1949 a été un choc énorme – provoquant un âpre débat interne sur les responsabilités – mais avec le durcissement de la guerre froide (en août de cette année-là, l’Union soviétique avait fait exploser sa première bombe atomique), la loyauté américaine allait résolument aux nationalistes de Taïwan. De fait, la RC était membre fondateur de l’ONU et, en reconnaissance de sa longue lutte contre l’agression de l’Axe, le premier pays à en signer la Charte. Pour protester contre l’exclusion de la RPC de l’ONU, l’Union soviétique a boycotté ses travaux pendant la plus grande partie de 1950 – période pendant laquelle a éclaté la guerre de Corée, où quelque 300 000 soldats de la Chine communiste ont combattu la coalition menée par les États-Unis. Ainsi, pendant des décennies, il y a eu deux Chines – le régime communiste de facto du continent et le gouvernement « officiel » de Taïwan. En fait, jusque dans les années 1990 (bien après la mort de Tchang en 1975), la reconquête du continent est restée la politique de la RC – un programme oublié aujourd’hui, au milieu des menaces belliqueuses de Xi Jinping de s’emparer de Taïwan. À ceux qui voient dans l’affrontement actuel entre l’Amérique et la Chine une situation de toujours : eh bien non. Vous vous souvenez de l’étonnant rapprochement de Nixon avec la Chine de Deng Xiaoping en 1972 ? À cette occasion, la Chine était à couteaux tirés avec l’Union soviétique, comme elle l’a si souvent été pendant les années de guerre froide. Ça, c’était avant. Aujourd’hui, Poutine et Xi sont apparemment les meilleurs amis du monde. Les circonstances géopolitiques peuvent faire toute la différence. Et la géopolitique peut changer.

Si vous pensez tout savoir de la Première et de la Seconde Guerre mondiale, il est temps de revoir vos certitudes.

Michael Baker est un historien formé à Oxford, scénariste primé et créateur du podcast Unknown Warriors. À propos de Michael

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