Haro sur l’état-major

Des soldats britanniques de l’East Yorkshire Regiment sourient à l’objectif alors qu’ils montent vers le front de la Somme, le 3 juillet 1916.
Des soldats britanniques de l’East Yorkshire Regiment sourient à l’objectif alors qu’ils montent vers le front de la Somme, le 3 juillet 1916. Deux jours plus tôt – même si ces hommes l’ignoraient sans doute –, l’armée britannique avait subi quelque 57 000 pertes (dont plus de 19 000 tués), la pire journée de son histoire. À la fin de la campagne de la Somme, quatre mois et demi plus tard, les pertes britanniques atteignaient 420 000.

L’un des aspects les plus singuliers de ce que j’appellerais, au sens large, le récit britannique classique ou traditionnel de la Première Guerre mondiale est la gravité avec laquelle il se concentre sur le nombre des pertes et, plus particulièrement, sur les tués et les disparus au combat – les morts de la guerre. Quiconque visite aujourd’hui le front de l’Ouest ne peut manquer de remarquer les hectares de pierres tombales magnifiquement alignées, dans des cimetières grands et petits, consacrées aux centaines de milliers de militaires britanniques qui ont donné leur vie pendant la Grande Guerre. Vous me direz sans doute que c’est un sujet qui appelle tout naturellement la gravité. Et c’est bien le cas – sauf que la préoccupation britannique pour cet aspect, frappante dans son historiographie de la guerre et dans ses commémorations rituelles (le Remembrance Sunday), fait figure d’exception parmi les grandes nations belligérantes du conflit, alors même que ses taux de pertes étaient bien inférieurs à ceux subis par la France, l’Allemagne, l’Autriche-Hongrie ou la Russie. Il est notoirement difficile d’établir des chiffres fiables sur les pertes de la Première Guerre mondiale – ne serait-ce que parce que des révolutions ont éclaté dans quatre des nations belligérantes en 1918, reléguant au second plan le décompte des pertes de guerre. Toutefois, les chiffres de pertes généralement admis dont nous disposons pour les différents grands belligérants font apparaître un écart saisissant avec le taux britannique, qui se situe nettement plus bas dans l’échelle. Ainsi, si l’on considère le total des pertes (c’est-à-dire les tués, les blessés et les disparus) en pourcentage des forces mobilisées par une nation au cours de la guerre, la Russie atteint le chiffre extraordinaire de 76,3 %, suivie de près par la France avec 73,3 %. Les pertes de l’Allemagne s’élevaient à près de 65 %, tandis que l’Autriche-Hongrie a subi des pertes vertigineuses de 90 % (dont 1,2 million de morts et 3,62 millions de blessés). En revanche, la Grande-Bretagne (ou, plus précisément, son incarnation plus vaste, l’Empire britannique) arrivait derrière l’Italie (39,1 %), avec 35,8 % : sur ce chiffre, on estime que les morts de l’armée britannique dépassaient 673 000 en 1918, auxquels s’ajoutaient 1 643 469 blessés. Nul ne peut dire qu’une seule de ces statistiques soit autre chose que sinistre – mais pourquoi, historiquement, les récits britanniques de la Première Guerre mondiale ont-ils accordé une telle place aux morts du pays (reflet de la thèse du « gâchis absolu »), et cherché en conséquence à faire porter la responsabilité à ses généraux (Haig « le Boucher » et consorts), d’une manière qu’aucun de ses alliés ou ennemis du temps de guerre n’a adoptée, alors même qu’ils avaient peut-être davantage de raisons de le faire ? Les historiens ont avancé plusieurs explications. L’une d’elles est que l’armée britannique qui a combattu si sanglamment à partir de la Somme était composée de volontaires, une armée de citoyens où les « bataillons de copains » tenaient une grande place : leurs pertes disproportionnées ont décimé des rues et des villes entières au pays, provoquant un traumatisme profond et durable. Une autre explication est que les Tommies et leurs officiers sont morts en masse, loin de chez eux, en terre étrangère : le gouvernement a fait le choix de ne pas rapatrier leurs corps (ils étaient tout simplement trop nombreux), à supposer d’ailleurs que ces corps soient encore intacts (des dizaines de milliers de disparus avaient tout simplement été déchiquetés par les obus). Cela a suscité un déferlement national d’émotion et de chagrin (sans parler d’un recours très répandu au spiritisme pour trouver du réconfort), qui a conduit à la création de l’Imperial War Graves Commission (très britannique) afin d’inhumer les morts là où ils étaient tombés – et là où, surtout, leurs proches pourraient se rendre sur leurs tombes après la guerre. Mais ces raisons valent sûrement tout autant pour les autres pays belligérants que pour la Grande-Bretagne : ceux-ci disposaient dès le départ d’armées de conscrits, certes, mais la Grande-Bretagne aussi à partir de janvier 1916, avec l’instauration du service obligatoire. Et de toute façon, une armée de conscrits reste une armée recrutée parmi les civils. La vraie raison, je crois, c’est qu’envoyer une armée de masse au-delà des côtes britanniques était tout simplement sans précédent dans l’histoire du pays jusque-là. Auparavant, les armées britanniques combattant sur le continent avaient été réduites et en grande partie professionnelles, surtout parce que la politique britannique consistait traditionnellement à compter sur sa puissante marine pour protéger ses intérêts outre-mer, en soutenant les armées de terre bien plus importantes de ses alliés étrangers par de copieuses subventions plutôt que par des hommes (comme pendant les guerres napoléoniennes). À l’inverse, en 1918, l’armée britannique pouvait aligner 70 divisions et avait atteint un effectif maximal de près de 4 millions d’hommes. Malgré cela, à tout moment, l’armée britannique restait plus petite que celles de ses principaux alliés et ennemis. Il n’empêche que, pour les Britanniques, un tel exode massif de leurs hommes (sans compter un nombre non négligeable de femmes servant dans des unités auxiliaires médicales et d’infirmières) a dû paraître profondément choquant, d’autant plus que tant d’entre eux ne sont jamais revenus. Les populations européennes et russes ont sans doute pleuré leurs pertes tout autant, mais la plupart de ces pays avaient connu un cycle incessant de guerres et d’occupations tout au long de leur histoire (la France et la Prusse s’étaient envahies mutuellement pas plus tard qu’en 1870, les Prussiens prenant rapidement Paris). Ce n’était pas le cas de la Grande-Bretagne insulaire, si fière de sa longue tradition de résistance aux invasions. Mais la Première Guerre mondiale était une guerre d’un genre nouveau, qui a contraint les Britanniques à se battre comme ils n’avaient encore jamais eu à le faire : des pertes bien plus lourdes étaient dès lors inévitables.

Si vous pensez tout savoir de la Première et de la Seconde Guerre mondiale, il est temps de revoir vos certitudes.

Michael Baker est un historien formé à Oxford, scénariste primé et créateur du podcast Unknown Warriors. À propos de Michael

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