L’exclave russe de Kaliningrad, minuscule territoire qui abrite la flotte russe de la Baltique et une force de missiles à capacité nucléaire, est depuis longtemps considérée comme le « talon d’Achille » du front oriental de l’OTAN. Coincée entre la Lituanie au nord et la Pologne au sud, cette ville-région est séparée de la Biélorussie, alliée de Poutine, par quelque 100 km, le long d’un corridor boisé appelé la trouée de Suwalki. Voilà qui donnerait à penser que Kaliningrad est isolée et vulnérable, d’autant que la guerre en Ukraine a vu la Finlande et la Suède rejoindre l’OTAN, faisant de la Baltique, pour l’essentiel, un lac de l’OTAN. Mais ce territoire qui abrite quelque 1 million de Russes reste une puissante plaque tournante militarisée qui, affirme-t-on, serait responsable d’actes récents de guerre hybride dans la région – notamment le brouillage GPS d’avions civils et la section de câbles de communication sous-marins. Certains estiment que si les Russes parvenaient à s’emparer de la trouée de Suwalki, ils pourraient gravement perturber les lignes de ravitaillement de l’OTAN vers les États baltes. Pourtant, pendant plusieurs siècles, cette forteresse territoriale russe a été allemande, d’abord prussienne, et s’appelait Königsberg, capitale de la province la plus orientale de l’Allemagne, la Prusse-Orientale. Des rois y avaient été couronnés et le philosophe Emmanuel Kant y avait vécu. Après la Première Guerre mondiale, la Prusse-Orientale a été séparée de l’Allemagne par ce qu’on appelait le corridor de Dantzig, et la suppression de cet obstacle à l’unité nationale allemande a été l’une des principales raisons de l’invasion de la Pologne par Hitler en 1939. C’est près de Rastenburg, au cœur de la forêt de Mazurie, à quelque 90 km au sud-est de Königsberg, qu’Hitler avait établi son QG du front de l’Est, connu sous le nom de Wolfsschanze ou Tanière du loup – théâtre de l’attentat à la bombe de juillet 1944 qui n’a pas réussi à tuer le Führer. À cette date, cependant, l’Armée rouge avait repoussé les forces allemandes à l’est et pénétré dans le Reich allemand lui-même. En janvier 1945, les troupes soviétiques avaient pris toute la Prusse-Orientale et assiégeaient Königsberg, qu’Hitler avait désignée comme l’une de ses villes « forteresses », c’est-à-dire à tenir jusqu’au dernier homme. En infériorité numérique et en puissance de feu (les Soviétiques bombardaient sans opposition depuis les airs et pilonnaient la ville avec quelque 250 pièces d’artillerie par kilomètre), Königsberg a opposé une défense remarquable qui a duré jusqu’au 9 avril (il y a 80 ans hier), date à laquelle son commandant, le général Otto Lasch, a finalement capitulé avec 90 000 soldats – non sans que plusieurs de ses émissaires de paix aient été tués par leur propre camp, des nazis fanatiques qui voyaient dans la reddition une trahison. Finalement, Hitler a ordonné que Lasch soit pendu par contumace – le général a survécu à la guerre et a écrit ses mémoires. Des dizaines de milliers de civils de la ville sont morts pendant le siège, et les pertes de l’Armée rouge lors de la campagne de Prusse-Orientale ont dépassé les 126 000 morts, 40 % de plus que lors de la bataille finale de Berlin. Il n’est donc peut-être pas surprenant qu’à Potsdam, à la demande de Staline, Königsberg soit devenue partie intégrante de l’URSS, alors même que la Pologne et les États baltes étaient alors occupés par l’Armée rouge et allaient rester dans le bloc soviétique pendant les 45 années suivantes. Le fait que le port de la ville soit libre de glaces toute l’année (contrairement aux autres bases navales russes) lui conférait clairement une importance stratégique aux yeux des Soviétiques. En 1946, la ville a été rebaptisée Kaliningrad : les Allemands qui restaient ont été expulsés et le territoire a été repeuplé de citoyens soviétiques russophones. La dissolution de l’Union soviétique en 1991, qui faisait suite à l’indépendance, survenue plus tôt, de la Pologne et de la Lituanie, a fait de Kaliningrad le curieux avant-poste russe qu’elle est aujourd’hui – aussi assiégée que sa devancière allemande à la fin de la Seconde Guerre mondiale (les sanctions actuelles de l’UE font que la ville ne peut être ravitaillée que par la mer), mais représentant une menace à la fois symbolique et réelle au cœur de l’OTAN et de l’UE.
Si vous pensez tout savoir de la Première et de la Seconde Guerre mondiale, il est temps de revoir vos certitudes.

Michael Baker est un historien formé à Oxford, scénariste primé et créateur du podcast Unknown Warriors. À propos de Michael




