Les expulsions massives d’immigrés clandestins actuellement en cours dans l’Amérique de Trump – un processus qui semble à la fois brutal et négligemment arbitraire dans son exécution – risquent fort d’emporter dans leur vaste coup de filet un grand nombre d’innocents, dont beaucoup sont en fait nés aux États-Unis et dont le seul crime est que leurs parents ou grands-parents venaient à l’origine de pays étrangers. On voit mal comment il pourrait en être autrement dans un pays qui, depuis de nombreuses générations, a connu des vagues successives d’immigration venues du monde entier. Pour des raisons très différentes, l’Europe était elle aussi un immense creuset à la fin de la Seconde Guerre mondiale (39-45), avec des millions de personnes déplacées, séparées de leur patrie dans des camps allemands de travail forcé ou de prisonniers de guerre. À la conférence de Yalta, en février 1945, Staline était convenu avec Roosevelt et Churchill que tous les citoyens soviétiques se trouvant hors d’URSS à la fin de la guerre seraient rapatriés, en échange des militaires alliés (bien moins nombreux) pris au piège dans des territoires auparavant occupés par l’Allemagne (c’est-à-dire la plus grande partie de l’Europe de l’Est) et désormais tenus par l’Armée rouge. Le problème, c’est qu’un grand nombre d’anciens citoyens soviétiques (notamment d’Ukraine) avaient combattu aux côtés des Allemands contre l’URSS, pour la plupart des nationalistes qui espéraient libérer leur peuple de l’oppression stalinienne : ils n’avaient naturellement aucune envie de retourner sous un régime qui les exécuterait probablement comme traîtres. Ainsi a commencé une vague trumpienne de rapatriements forcés vers l’Union soviétique. Dans le chaos de l’après-guerre, mais surtout en raison de la détermination pesante des Alliés occidentaux à s’acquitter de leur devoir à la lettre de l’accord de Yalta, ces expulsions violentes ont abouti aux plus cruels des dénouements tragiques pour des dizaines de milliers de personnes. Parmi les pires cas figurait le sort des Cosaques, que les autorités britanniques et américaines ont tenu secret pendant des décennies après la guerre. Leurs communautés avaient été brutalement persécutées par Staline, et beaucoup d’entre eux (quelque 250 000, selon les estimations) ont combattu aux côtés des Allemands à partir de 1943. À la fin de la guerre, ils s’étaient repliés, avec leurs femmes, leurs enfants et leurs anciens, dans des secteurs d’Autriche et d’Allemagne tenus par les Britanniques et les Américains. Techniquement, de nombreux Cosaques n’étaient pas des citoyens soviétiques, puisqu’ils avaient quitté la Russie après la révolution de 1917 ou la guerre civile qui a suivi. Néanmoins, malgré les assurances de leurs hôtes britanniques comme américains qu’ils ne seraient pas renvoyés, des milliers d’hommes, de femmes et d’enfants ont été placés sous bonne garde dans des camions ou enfermés dans des wagons à bestiaux et livrés aux zones soviétiques. Personne, et certainement pas les Britanniques ou les Américains, n’avait le moindre doute sur le sort qui attendait ces gens, et à mesure que la nouvelle se répandait parmi les Cosaques, de terribles scènes de suicide et de tentatives de suicide ont eu lieu (impliquant parfois des familles entières). Ces scènes bouleversantes se sont reproduites dans toute l’Europe et même en Amérique, en fait partout où des personnes déplacées « soviétiques » étaient détenues avant leur rapatriement forcé en URSS. Les appels à la Convention de Genève sont restés lettre morte, et les soldats alliés chargés des expulsions, dont beaucoup étaient consternés par ce qu’ils devaient faire, ont reçu l’ordre d’obéir (dans certains cas sous la menace d’un pistolet) et ont été tenus au secret.
Si vous pensez tout savoir de la Première et de la Seconde Guerre mondiale, il est temps de revoir vos certitudes.

Michael Baker est un historien formé à Oxford, scénariste primé et créateur du podcast Unknown Warriors. À propos de Michael




